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Valéry Giscard d'Estaing, dit "VGE"...

par Hyarion 12 Juin 2007, 22:58 Galerie des Présidents de la Ve République

Fils d'Edmond Giscard, inspecteur des Finances ayant, par une procédure devant le Conseil d'État, accolé le nom d'Estaing à son patronyme, Valéry Giscard d'Estaing, surnommé "VGE", est né le 2 février 1926, à Coblence, en Allemagne, où son père était en poste en Rhénanie occupée par l'armée française. Bachelier à 15 ans, VGE a participé, pendant la Deuxième Guerre Mondiale, alors qu'il n'avait pas encore vingt ans, aux campagnes militaires d'Alsace et d'Allemagne en 1944-1945, campagnes dont il est revenu avec la croix de guerre. Polytechnicien et énarque, entré dans les cabinets ministériels de la IVe République à 28 ans, il est élu, en 1956, député du Puy-de-Dôme, départementdont son arrière-grand-père maternel, Agénor Bardoux, fut le député de 1871 à 1881, ainsi que son grand-père maternel Jacques Bardoux de 1946 à 1955. En 1958, il vote l'investiture de De Gaulle, et à partir de là, sa carrière politique devient fulgurante : secrétaire d'Etat aux Finances en janvier 1959, Giscard est ministre des Finances de janvier 1962 à janvier 1966. Giscard fonde ensuite la Fédération nationale des républicains indépendants, présentée comme étant "l'élément centriste et européen de la majorité". De plus en plus critique vis-à-vis du général de Gaulle, résumant son soutien réservé à ce dernier par l'expression "oui, mais", il appelle à voter non au référendum du 27 avril 1969. Ayant soutenu la candidature de Georges Pompidou à l'élection présidentielle qui a suivit le départ de De Gaulle, il redevient ministre des Finances le 23 juin 1969, dans le gouvernement de Jacques Chaban-Delmas, et conserve ce poste en 1972, dans le gouvernement de Pierre Messmer. En janvier 1974, quelques mois avant son décès, Pompidou, malade, aurait dit : "Quand Giscard me regarde, je vois bien qu'il trouve que je ne meurs pas assez vite..."

Candidat déclaré à l'élection présidentielle dès le 8 avril 1974, VGE fait une campagne électorale efficace. Il est soutenu par le Centre démocrate de Jean Lecanuet, et par Jean-Jacques Servan-Schreiber, dit "JJSS", directeur de l'hebdomadaire l'Express, député de Meurthe-et-Moselle, et président du Parti radical valoisien. Il reçoit également le soutien opportuniste de Jacques Chirac, qui lui permet d'éliminer le candidat gaulliste Jacques Chaban-Delmas dès le premier tour, le 5 mai. Proposant "l'ouverture dans la continuité", il marque les esprits lors du débat télévisé de l'entre-deux tours - le premier du genre -, en répliquant à François Mitterrand, son adversaire du second tour : "vous n'avez pas le monopole du coeur". Le 19 mai, il est élu, à 48 ans, président de la République avec 50,81% des suffrages, et le 27 mai, nomme Jacques Chirac Premier ministre.

Le début de son septennat est marqué par des réformes importantes : abaissement de l'âge électoral de 21 ans à 18 ans, en juillet 1974 ; modification du statut de l'ORTF (Office de Radiodiffusion-Télévision Française) en août ; autorisation de vente des produits contraceptifs et de leur remboursement ; loi sur l'interruption volontaire de grossesse (IVG), dite loi Veil, en décembre 1974 ; loi Haby démocratisant l'enseignement secondaire ; institution du divorce par consentement mutuel en juillet 1975 ; généralisation du régime de la Sécurité sociale. En octobre 1974, une importante réforme constitutionnelle a été adoptée par le Parlement réuni en Congrès à Versailles : la saisine du Conseil constitutionnel par soixante députés et soixante sénateurs est désormais autorisé, ce qui donne la possibilité à la minorité politique d'avoir juridiquement raison face à la majorité.

Concernant la politique étrangère, c'est sur l'initiative de Giscard d'Estaing qu'est crée, en 1975, le "G6", groupe de six pays parmi les plus industrialisés du monde, à savoir les États-Unis, le Japon, l'Allemagne, le Royaume-Uni, la France et l'Italie, dont les chefs d'État ou de gouvernement conviennent de se réunir annuellement lors d'un sommet organisé afin de discuter des affaires du monde de façon informelle. Le premier sommet du "G6" a lieu entre les six chefs d'États fondateurs en France, au château de Rambouillet, du 15 au 17 novembre 1975. Dès 1976, le "G6" devient le "G7", avec l'arrivée du Canada dans le groupe. Plus tard, la Russie ayant rejoint ledit groupe en 1998, il deviendra le "G8", dont le dernier sommet en date a eu lieu la semaine dernière, du 6 au 8 juin 2007, à Heiligendamm, en Allemagne.

Voulant être un président de la République d'un nouveau genre, VGE tente une démarche originale, théorisée notamment dans son livre Démocratie française en 1976, celle d'instaurer une "République du centre", et de "décrisper la vie politique".
Ce sera un échec. Bien qu'ayant voulu paraître proche du peuple, à l'occasion de dîners chez des familles françaises ordinaires, de visites de prisons, ou d'invitations d'éboueurs à l'Elysée, son image se brouille peu à peu, pour devenir "monarchique".
Les difficultés s'accumulent. L'UDR (Union des Démocrates pour la République) crypto-gaulliste, dont Chirac a pris la direction en décembre 1974, pense que la politique giscardienne heurte l'électorat de droite sans convaincre les électeurs de gauche, tout en renforçant celle-ci, et Jacques Chirac dénonçant lui-même la mainmise de Giscard sur le gouvernement, il finit par démissionner de son poste de Premier ministre, de sa propre initiative, le 25 août 1976. Il fait d'abord croire à VGE qu'il veut se retirer de la vie politique, et qu'il envisage même de créer une galerie d'art, mais en décembre 1976, il fonde le RPR (Rassemblement pour la République), nouveau parti crypto-gaulliste, et en mars 1977, se fait élire maire de Paris contre le candidat giscardien Michel d'Ornano. En 1979, le successeur de Chirac au poste de Premier ministre, Raymond Barre, doit utiliser, pour la première fois depuis plus de dix ans, l'article 49-3 de la Constitution, le groupe RPR à l'Assemblée nationale ayant refusé de voter le budget pour 1980. A cette époque, le chômage est devenu un problème majeur, le cap du million de chômeurs étant été franchi dès la fin de l'année 1975, la France comptant à la fin de l'année 1980, plus de 1,5 million de chômeurs... Le gouvernement de Raymond Barre, suite à la victoire de la droite aux élections législatives de 1978, pratique une politique économique libérale, réduisantnotamment les dépenses publiques, et encourageant fiscalement les placements boursiers. Barre, à la fin du septennat de Giscard, est devenu si impopulaire, que le président lui demande de rester à l'écart de la campagne électorale qui s'annonce. VGE est également empêtré dans la fameuse "affaire des diamants de Bokassa", révélée par le Canard Enchaîné en octobre 1979, le président étant accusé d'avoir reçu de Bokassa Ier, empereur déchu de Centrafrique, des diamants en cadeau, lorsqu'il était ministre des Finances...

Valéry Giscard d'Estaing est néanmoins candidat déclaré à sa propre succession à l'Elysée le 2 mars 1981, sept semaines avant le premier tour de l'élection présidentielle. Mitterrand, Chirac, et le communiste Georges Marchais sont également candidats. La campagne de VGE est mauvaise. Le 26 avril, au soir du premier tour, il n'arrive en tête qu'avec 2,5 points d'avance par rapport à son principal concurrent, François Mitterrand, avec 28,32% des suffrages pour Giscard contre 25,85% pour le candidat socialiste. Jacques Chirac, qui a obtenu 17,99% des voix, n'apporte son soutien à Giscard, pour le second tour, que du bout des lèvres... François Mitterrand apparait en position de force, lui qui a réussit à s'imposer à gauche, Marchais n'ayant obtenu que 15,35% des voix. Lors du débat télévisé de l'entre-deux tours, le 5 mai, il enfonce le clou face au président sortant. Rappelant ainsi que VGE l'avait qualifié, en 1974, d'"homme du passé", Mitterrand lui lance : "C'est quand même ennuyeux que dans l'intervalle, vous soyez devenu l'homme du passif." Le 10 mai 1981, Giscard perd l'élection avec 48,24% des voix contre 51,76% pour le candidat de la gauche, et, le 19 mai, dit "au revoir" aux Français lors d'une ultime allocution télévisée avant de quitter l'Elysée. Il a 55 ans.

Loin de prendre sa retraite, VGE poursuit sa carrière politique, sous les mandats présidentiels de Mitterrand et de Chirac. En 1978, il avait suscité la création de l'UDF (Union pour la Démocratie Française), confédération de divers partis du centre et de la droite non-gaulliste : il préside cette formation politique de 1988 à 1996. Député UDF du Puy-de-Dôme de 1984 à 1989, député européen de 1989 à 1993, puis à nouveau député du Puy-de-Dôme de 1993 à 2002, il est élu président du Conseil régional d'Auvergne en 1986, et à ce titre, joue un rôle central dans la création de Vulcania, parc à thème consacré aux volcans, ouvert en 2002 à Saint-Ours-les-Roches, près de  Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme). Aux élection régionales de mars 2004, il est toutefois emporté par le déluge du vote-sanction contre la droite au pouvoir, et perd sa présidence de région après avoir occupée cette place pendant 18 ans.

La retraite politique de VGE se révèle ne pas toutefois être trop triste, car il lui reste encore des amis... Jean-Pierre Raffarin, ancien membre des Jeunesses giscardiennes, devenu par la suite un Premier ministre de Chirac bien connu pour ses formules verbeuses et autres petites phrases foireuses - les fameuses "raffarinades" - a lancé, en 1997, un club nommé, en toute simplicité, "Giscardisme et Modernité", et le 19 mai 2004, les amis de Valéry Giscard d'Estaing, réunis au sein de ce club, présidé par l'épouse de Raffarin, Anne-Marie, ont ainsi célébré, à la Maison de l'Amérique latine à Paris, les 30 ans de son élection à la Présidence de la République. Le 11 décembre de la même année, VGE est même élu à l'Académie Française, prenant la place de feu Léopold Ségar Senghor au fauteuil N°16...

Mais du reste, sur le terrain politique, Giscard n'a pas encore dit son dernier mot. Lors du Conseil européen de Laeken de décembre 2001, en Belgique, il a été nommé à la tête de la Convention sur l'avenir de l'Europe, chargée de simplifier les différents traités européens en rédigeant un projet de traité constitutionnel pour l'Europe. À Rome, en juillet 2003, VGE a présenté lui-même le projet complet d'un traité instituant une Constitution pour l'Europe à la présidence italienne du Conseil européen, et le texte final a été adopté par les chefs d'État et de gouvernement des vingt-cinq pays membres de l'Union Européenne le 19 juin 2004 au Conseil européen de Bruxelles. Ayant été signé formellement à Rome le 29 octobre 2004, ce traité constitutionnel doit être ratifié par chacun des vingt-cinq États membres : cela pourrait représenter une véritable consécration pour Giscard, qui se voit déjà premier président de l'Europe...
Dès lors, en avril et mai 2005, c'est tout naturellement que VGE prend part à la campagne pour le "oui" lors du référendum français portant sur l'adoption du fameux TCE (Traité Constitutionnel Européen). Ce traité est confus, presque illisible, et contient des ambiguïtés potentiellement dangereuses, notamment en matière d'économie, de services publics, de laïcité et de diversité culturelle... mais qu'à celà ne tienne, Valéry Giscard d'Estaing va jusqu'à déclarer, sans rire, en avril 2005, à la télévision : "C’est un texte facilement lisible, limpide et assez joliment écrit : je le dis d’autant plus aisément que c’est moi qui l’ai rédigé..."  Il prévoit la victoire du "oui", mais c'est le "non" qui l'emporte finalement avec 54,67% des voix, lors du référendum du 29 mai 2005. Cette fois-ci, pour Giscard, c'est vraiment la fin : il devra se contenter de son fauteuil à l'Académie Française, et du siège auquel il a droit au Conseil constitutionnel en tantqu'ancien président de la République.

Ledit Conseil constitutionnel a dû toutefois récemment rappeller à VGE son devoir de réserve, en tant que membre siégeant de cette institution, lorsque Giscard a annoncé, le 19 avril dernier, dans un entretien dans le journal LeParisien/Aujourd'hui en France, son soutien à Nicolas Sarkozy de Nagy-Bocsa à l'occasion de l'élection présidentielle de 2007 et rejettant ainsi la candidature UDF de François Bayrou. Le 27 avril, VGE a d'ailleurs confirmé son choix en s'affichant publiquement aux côtés de Sarkozy lors d'une visite de ce dernier à Clermont-Ferrand, pendant l'entre-deux tours de l'élection présidentielle...

Incorrigible Giscard d'Estaing... Il s'est toujours dit "du centre", mais n'en a pas moins toujours regardé à droite, et si je lui sais gré d'avoir réussi à faire sensiblement progresser l'Etat de droit en France durant son septennat présidentiel, j'avoue ne pas avoir beaucoup d'estime pour lui aujourd'hui, surtout quand je vois ce qu'il est devenu et qui il soutient...

Cordialement, :-)

Hyarion, le démocrate anarcho-monarchiste.

(Illustrations : Portrait officiel de Valéry Giscard d'Estaing, président de la République, photographie de Jacques-Henri Lartigue, 1974 ; Giscard d'Estaing et Chirac en 1976, photo extraite d'une archive de l'INA, reprise dans le film documentaire Dans la peau de Jacques Chirac de Karl Zéro et Michel Royer, © Rezo Films, 2006 ; Sarkozy et Giscard d'Estaing à Clermont-Ferrand, le 27 avril 2007, photographie de l'agence de presse Reuters, ©Reuters)

commentaires

lemminka 18/06/2007 21:18

Bon je fais court, je suis littéralement épuisé !

En fait, je réagissais surtout à ton texte, je ne critique donc pas spécifiquement la diplomatie américaine mais seulement le qualificatif de naïf injustement appliquée par toi à une attitude au contraire très consciente du fait qu'aujourd'hui, l'impératif médiatique contraint le domaine du réalisme à passer d'un espace pragmatique, sous-terrain parfois, violent et légitimé en surface par une "promesse" morale, à une attitude plus prudente, juridiquement sage car percée d'instruments de surveillance médiatico-éthiques...

L'exemple américain le montre bien : combien était-il, aux yeux d'une bonne partie du monde occidental, moralement nécessaire d'y intervenir ! Et aujourd'hui le fiasco engendré a exhumé une double critique pourtant déjà exprimée auparavant, qui porte à la fois sur la catastrophe humanitaire, économique et culturelle provoquée, et sur les véritables motivations de l'intervention, la mise en place d'un régime américanophile, en matière de pétrole entre autres...

Cet exemple (contre exemple à tes yeux) manifeste selon moi les conséquences POSSIBLES qui auraient pu venir illégitimer, d'avance ou a posteriori, une intervention européenne au Rwanda par exemple... Principe de prudence donc, souci machiavelien de l'apparence morale qui est source de crédit (même si pour le penseur italien l'action doit être menée secrètement, mais les contextes sont incommensurables), souci diplomatique de respect du droit international, qui est aux yeux du monde source de réalisme juridiquement éthique, et donc selon moi source de puissance (médiatique) ...

Ensuite, je ne fais pas l'éloge de la politique diplomatique européenne, mais encore une fois je rebondis sur ton qualificatif... Je ne nie pas qu'il existe des situations où il SERAIT préférable d'intervenir, mais je comprends également l'attitude de l'Europe qui favorise l'intègrité juridique, éthique et médiatique dans un réalisme indéniable au regard de la quasi transparence (et encore...), désormais, des interventions militaires occidentales, surtout quand elles sont lourdes d'enjeux.

Sauron 16/06/2007 17:15

Tu admets néanmoins la justesse de ce que j'affirme à propos de l'attitude diplomatique de l'Europe?
Ce que tu dis est juste. D'ailleurs, la thèse que kagan développe dans son livre est précisément que la puissance des usa peut les conduire à intervenir de manière immodérée et dangereuse. Aussi, l'Europe en tant que puissance politico-militaire pourrait justement modérer les ardeurs américaines et les contraindre à plus de négociations et à moins de rodomontades stupides.
Elle pourrait aussi les contraindre à adopter des vues moins manichéennes, dont on voit ce qu'elles provoquent actuellement en Palestine.
maintenant, ce que tu as dit :
"C'est pourquoi il faut être prudent et réaliste : au nom d'une prétendue "bonté" de l'intention interventionniste, on justifie des dégâts socio-économiques dantesques; N'est-ce pas plus profondément naïf encore ?" : tout dépend. Si c'est pour abattre toute forme de régime non-démocratique, c'est en effet dantesque. Imaginons les effets d'une guerre contre la Chine! Mais il existe des situations (rares : régimes génocidaires...) où l'inverse est vraie : c'est la non-intervention qui entraine des conséquences dantesques. Sans revenir aux années 30, je rappelle juste l'exemple de l'ex-Yougoslavie, ou du Rwanda. Il faut se référer à la réalité et à elle seule, c'est évident. Le rêve des néoconservateurs n'avait d'égal en terme de réalisme que celui des trotskystes qu'ils furent avant...
"La bisounousite n'est-elle pas plutôt la pathologie du puissant bienfaiteur autosatisfait, dont l'intervention fait à ses yeux valeur universelle ? La nouvelle donne culturelle mondiale interfère lourdement dans cette interprétation : qu'est-ce qui amène à soutenir la puissance aujourd'hui " : relie ce que j'ai dit. Je me réfère à un ordre mondial constitué par le rapport de force entre plusieurs puissances, et non à l'ordre (illusoire) du à une seule! la puissance dominante d'un monde unipolaire ne peut être structurante même si telle est sa volonté, puisqu'elle concentre tous les moyens d'action dans ce monde, qui devient par là même son terrain de jeu exclusif. L'émergeance d'une puissance européenne mettra un terme au monde comme "mare americanum".
"Le pouvoir proprement dit, militaire, économique et politique, ne peut pas se passer d'une légitimation morale qui passe par la notion (universelle aux yeux des USA) de justice" : vrai. d'ailleurs les usa furent le seul pays au monde à être dans le bon camps pendant les trois conflits mondiaux du 20eme siècle (pour le premier, la notion de "bon camps" est très discutable, j'avoue...). Il me semble qu'ils disposent de ce fait d'une légitimité dont aucune puissance impériale dans l'histoire n'a jamais disposé.
"" les grandes puissances sont devenues des Goliaths spectaculairement impuissants à élever l'injustice à l'échelle du globe au rang d'instrument légitime de leur politique parce que le monde est devenu trop petit pour les fausses promesses de leur " bonté " " : très hypocrite comme critique. "Les (?) grandes puissances" : mais il n'existe aujourd'hui qu'une seule grande puissance, suivie de très loin par quelques puissances moyennes... ainsi, cela ne s'adresse qu'aux usa... Ensuite, comment comparer le rôle volontairement destructurant des diplomaties russe, chinoise, iranienne ou venezuelienne avec la bonne volonté (même si celle-ci conduit parfois a la catastrophe, je suis entièrement d'accord) de la diplomatie américaine.
"Les Bisounours sont les chantres béats de la vertu innocente des ingérances armées; pas les capteurs de l'exigence médiatique de respect du droit internationnal sous l'oeil constant d'un Big Brother mondialisé et soucieux de l'éthique légitimée." : Vrai. Aucune guerre n'est innocente. Aucune politique non plus. sartre avait raison là dessus, même si ses justifications étaient mauvaises.
Bref, globalement, le reproche que j'aurai à formuler à ta reprise est le suivant : en ne t'attachant qu'à la critique du seul discours diplomatique amériain, tu en oublies des réalités mondiales bien plus complexes. Globalement, la diplomatie américaine est guidée par un grand réalisme (l'Irak et le soutien inconditionnel à Israel étant les exceptions qui confirme la règle), réalisme d'autant plus nécéssaire que les usa restent globalement isolationnistes, et que, par conséquent, jamais les américainsn ne soutiendront un projet ouvertement impérial (et irréaliste) de démocratisation du monde.
Sauron

lemminka 16/06/2007 14:46

Merci pour la réponse, je reviens juste sur certains points...

On peut faire valoir la naïveté d'une position qui réduit la politique à un espace communicationnel pacifié, come tu l'avais déjà fait, mais lorqu'il s'agit de guerre et d'ingérance, c'est une autre affaire et les enjeux sont d'une autre envergure.

La "bisounousite" peut vite devenir le contrepoint argumentatif d'une attitude belligerante qu'on cherche à légitimer... C'est pourquoi il faut être prudent et réaliste : au nom d'une prétendue "bonté" de l'intention interventionniste, on justifie des dégâts socio-économiques dantesques; N'est-ce pas plus profondément naïf encore ?

La bisounousite n'est-elle pas plutôt la pathologie du puissant bienfaiteur autosatisfait, dont l'intervention fait à ses yeux valeur universelle ? La nouvelle donne culturelle mondiale interfère lourdement dans cette interprétation : qu'est-ce qui amène à soutenir la puissance aujourd'hui ?

La fascination devant le déploiement massif d'une potentia essentialisée ?

La cristalisation dans l'intention du fort d'une bonté principielle qui renvendique sa concrètisation ?

C'est bien plutôt, il me semble, l'éclat aux yeux du monde de la conscience de l'hypocrisie morale démasquée qui colle encore au visage belligérant.
Le pouvoir proprement dit, militaire, économique et politique, ne peut pas se passer d'une légitimation morale qui passe par la notion (universelle aux yeux des USA) de justice. Or comme le dit bien une critique du texte de Kagan :

" les grandes puissances sont devenues des Goliaths spectaculairement impuissants à élever l'injustice à l'échelle du globe au rang d'instrument légitime de leur politique parce que le monde est devenu trop petit pour les fausses promesses de leur " bonté " "

L'impact médiatique de son omniprésence est tel que le masque de la vertu qui doit figurer l'action sur la scène internationnale n'est plus en mesure d'assurer sa force sous le regard omnipotent de la télévision, qui rend "trop voyantes" les machineries faussement vertueuses de l'intervention belligérante...

Les Bisounours sont les chantres béats de la vertu innocente des ingérances armées; pas les capteurs de l'exigence médiatique de respect du droit internationnal sous l'oeil constant d'un Big Brother mondialisé et soucieux de l'éthique légitimée.

Sauron 15/06/2007 18:25

Je comprend mieux ce que tu veux dire : cela renvoie au fond à ta constatation précédente sur l'état très malade de l'Europe. Du moins, dans la représentation qu'elle se fait d'elle même.
Il est évident que si, par exemple, la Russie agressait militairement disons... la Pologne, notre devoir serait de défendre, immédiatement, totalement et sans aucune condition le pays membre de l'UE. Il est tout aussi évident que notre réaction ne serait pas celle-là, pris que nous serions entre réalpolitik cynique à la François Mitterrand, pacifisme munichois d'une partie de la gauche et de la droite molle, repli isolationiste d'une partie de la droite dure (celle de Dupont Aignan pour ne pas la nommer)... En fait, excepté les Allemands, je ne pense pas que beaucoup de pays en Europe soutiendrai la pauvre Pologne dans une telle éventualité.
J'ai pris là un exemple extrême et irréaliste, à la lumière de ce que notre attitude (je parle de l'ensemble de l'Europe) durant l'épuration ethnique de l'Ex-Yougoslavie m'a appris.
 
maintenant, pour en revenir à l'attitude que l'Europe doit adopter face au reste du monde, il me semble que Robert Kagan, dans son essai intitulé La puissance et la faiblesse, en donne une illustration juste. Il y dénonce le fait que l'Europe a cessé de distinguer le rôle des rapports de force derrière le triomphe du droit. En voulant promouvoir un droit international désincarné, ignorant toute notion de puissance ou d'influence géostratégique, l'Europe s'est progressivement enfermée dans une vision des rapports internationaux tronquée, voire débile : cette vision bellante d'un monde de paix et d'amour du prochain qui, fatalement, prive l'Europe des moyens culturels et politiques de saisir la réalité, de la même façon que la vision chrétienne naive de Pie XII lui a empaché de saisir l'essence du nazisme, simplement perçu comme un paganisme!
Ainsi, l'Europe est incapable de concevoir qu'un mal peut être combattu par un moindre mal. Face à un Milosévic qui n'a pas eu de scrupules à user de l'arme de l'épuration ethique et de la guerre exclusivement livrée aux civils, l'Europe n'a voulu réagir que par la négociation! Bien entendu, celle-ci a aboutit... une fois la Croatie perdue et la Bosnie correctement "nettoyée". Mais pire encore : afin de ne pas remettre en cause son discours de bisounours, l'Europe tort la réalité afin de la faire correspondre à ce qu'elle veut faire croire. Ainsi, l'idée est véhiculée que c'est grâce à la construction européenne que la paix a été garantie en Europe depuis 45, alors que c'est uniquement l'équilibre nucléaire, puis la fin des tensions interétatiques qui l'a maintenue, et en aucun cas une UE bien incapable de faire de la politique! C'est la même novlangue bruxelloise qui tend à associer la politique génocidaire de Milosévic à une banale guerre civile.
Une guerre civile, c'est tellement compliqué! les responsabilités y sont tellement diluées! puis, après tout, ces Croates, ils étaient bien heureux de prendre leur indépendance, non? et ces Bosniaques, ils en rêvaient pas un peu de leur République Islamique? Bref, qu'est-ce que l'Europe aurait été faire dans ce bourbier, j'vous le demande? Si c'est juste pour rajouter de la guerre à la guerre... Ainsi, en plus de porter une responsabilité écrasante dans ce conflit, l'Europe porte une responsabilité toute aussi lourde dans le négationnisme massif qui l'a accompagné.
Aux côtés de la diplomatie bisounours "triomphe du droit parce que c'est bien" existe un second pan de la diplomatie européenne : l'influence économique. Il s'agit de verser plein d'argent à un pays, de signer plein de beaux contrats avec lui, en espérant que le dit-pays se démocratisera et s'assagira en retour. C'est ce qui a été fait depuis 15 ans avec la Russie, par exemple.
Un dernier aspect de la diplomatie européenne est celle menée par chacune des nations. La Chine, le Venezuela ou la Lybie deviennent alors comme par enchantement des alliés précieux ou des pays de grande civilisation avec lesquels il faut quand même discuter, à la différence de ces arrogants yankees qui osent critiquer le modèle démocratique de développement chinois! (j'exagère bien sur, mais c'est juste pour montrer la distorsion malsaine existant entre l'idéal kantien de la diplomatie européenne et la réalité très Thucydidienne (ça se dit? Lockienne peut être?) lorsque la situation l'exige.
Voilà, entre autres (en plus de mon aversion prononcée pour l'antiaméricanisme), voilà donc pourquoi j'ai pris mes distances avec le mouvement anti-guerre en 2003, avant de m'en détacher totalement au point de soutenir l'invasion de l'Irak (ce qui est une autre attitude extrême, qui venait du rejet profond que m'inspirait alors la bisounousite européenne).
Encore une fois, je ne croyais pas faire si long, et je m'en excuse... ;-)
sauron

lemminka 15/06/2007 09:55

Comme je l'ai dit, ce n'est qu'un sentiment, i.e non fondé sur une réalité tangible.

Cependant la possibilité de conflits structurels implique il me semble celle de dissensions plus profonde, concernant des questions plus graves et lourdes d'enjeux (adhésion de la Turquie (dont des évènements peu démocratiques ont temporairement calmé le débat en mettant tout le monde d'acoord à court terme), attitude à adopter vis à vis des Etats-Unis et de la Russie, éventuaité d'une intervention armée en cas de guerre frontalière, etc...)

Ce ne sont que des suppositions, mais qui s'enracinent dans la tension au sujet des institutions et du projet européen, dont je ne parviens décidemment pas à exhumer une véritable unité au sein des Etats...

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