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Charles de Gaulle : un homme d'Etat, un vrai...

par Hyarion 5 Juin 2007, 22:58 Galerie des Présidents de la Ve République

On me dit qu'il faudrait que je remette un peu de débat sur ce blog... Soit. Puisque la campagne des élections législatives est ennuyeuse au possible, je vous propose une galerie des présidents de la Ve République française, qui, je l'espère, pourra être de nature à vous faire réagir, chers lecteurs. :-)
A tout seigneur, tout honneur, comme on dit : commençons par le premier président de notre Ve République bientôt cinquantenaire... Commençons par Charles de Gaulle, né le 22 novembre 1890 à Lille (Nord), mort le 9 novembre 1970 à Colombey-les-Deux-Églises (Haute-Marne), président élu le 21 décembre 1958 au suffrage universel indirect, et réélu le 19 décembre 1965 au suffrage universel direct.

Sa vie fut digne d'un roman épique. Militaire de carrière, issue d'une famille catholique et patriote, fils d'Henri de Gaulle, professeur de lettres et d'histoire se disant "monarchiste de regret" tout en exprimant des opinions dreyfusardes, plutôt rares dans son milieu, au moment de l'affaire Dreyfus, Charles de Gaulle fut un officier combattant de la Première Guerre Mondiale, avant d'être un officier anti-conformiste durant l'entre-deux-guerres, écrivant plusieurs ouvrages de réflexion politique et de stratégie militaire, dans lesquels il a notamment préconisé l'usage des blindés. Puis vint la Deuxième Guerre Mondiale... Général de brigade pendant la bataille de France en mai 1940, il devint, le mois suivant, sous-secrétaire d'Etat à la Défense nationale dans le cabinet Reynaud. Vint ensuite l'armistice, et
le moment pour De Gaulle d'entrer dans l'histoire... Car avant d'être le créateur de la Ve République, le général de Gaulle est d'abord l'homme du 18 Juin.
En 1940, au moment où la France a connu la pire débâcle de toute son histoire, De Gaulle a refusé de se résigner à ce qui semblait inéluctable à la majorité des Français : il a refusé la défaite, l'asservissement humiliant de la nation, le régime collaborationniste et antisémite de Vichy, l'occupation nazie et fasciste du territoire national. Refusant l'armistice, il a lancé, depuis Londres, le 18 juin 1940, un appel à la résistance. Chef de la France Libre, il a crée le Comité français de libération nationale, en 1943 à Alger, qui devint le Gouvernement Provisoire de la République Française (GPRF) en juin 1944, avant de s'installer dans Paris libéré en août 1944, sous la présidence de De Gaulle. Alors que les Alliés anglo-américains avaient envisagés de mettre en place, dès leur arrivée en France, un gouvernement militaire d'occupation chargé d'administrer les territoires libérés, De Gaulle, toujours soucieux de l'indépendance nationale et fort de l'appui des populations, a réussi à imposer, dès la Libération, l'autorité des représentants du Gouvernement Provisoire et la restauration de la légalité républicaine. Il a donné le droit de vote aux femmes, permis à la France de siéger au Conseil de sécurité de l'ONU et engagé une politique économique et sociale novatrice (avec l'instauration de la Sécurité Sociale notamment), avant de démissionner en janvier 1946, faute de pouvoir s'entendre avec l'Assemblée Constituante.

Après une traversée du désert, il a été rappelé au pouvoir, à la faveur de la crise algérienne, en mai 1958, et il fit approuver par référendum, le 28 septembre 1958, une nouvelle Constitution fondant la Ve République, qui est encore la notre aujourd'hui. Elu premier président de la nouvelle république le 21 décembre par un collège électoral de 83 000 notables, il entra en fonction le 8 janvier 1959. Il pratiqua une politique étrangère originale, basée sur une indépendance nationale s'appuyant notamment sur une Europe économique, la réconciliation franco-allemande, et une défense nucléaire française. Il révisa la Constitution en 1962 pour instituer l'élection du président de la République au suffrage universel direct, faisant adopter la révision par référendum le 28 octobre 1962. Puis il y eu l'élection présidentielle de décembre 1965, gagnée par Charles de Gaulle contre François Mitterrand, au second tour ; le retrait de la France de l'OTAN en 1966 ; les élections législatives de 1967, remportées d'un siège par le général de Gaulle grâce aux Républicains Indépendants de Valéry Giscard d'Estaing, les évènements des mois de mai et juin 1968, qui ont ébranlé le régime sans pour autant le renverser ; et enfin, le départ-démission de De Gaulle, le 28 avril 1969, après l'échec du "référendum-question de confiance" du 27 avril.

Je me souviens qu'à l'époque où j'ai encore jeune collégien - c'était il y a plus de dix ans maintenant -, on m'avait demandé d'écrire une rédaction en classe, sur le thème "Quel personnage auriez-vous aimé être"... Après avoir un peu réfléchi, j'avais choisi Charles de Gaulle, simplement, sans avoir subi l'influence de quiconque. Je me souviens que ma rédaction, dans laquelle j'avais cité de mémoire des dates et évènements historiques, avait été alors assez remarquée, et dans la mesure où je l'avais rédigé en classe sans préparation, ma professeure de français de l'époque n'avait pu que me donner une bonne note. Par timidité et par soucis de ne pas me mettre trop en avant, ni d'être stupidement étiqueté, j'avais préféré dire à mes camarades qui me demandaient pourquoi j'avais choisi De Gaulle, que j'aurai pu écrire aussi bien quelque-chose sur n'importe quel autre personnage, mais, en réalité, je n'aurai pu en choisir aucun autre, car Charles de Gaulle m'apparaissait déjà à l'époque comme un modèle, tant sur le plan historique que politique. Sa solitude face à son destin, sa volonté, son courage, sa droiture, son sens de l'honneur et du devoir, étaient déjà exemplaires pour moi, à l'époque, et bien entendu le sont encore aujourd'hui.

Je ne suis pas de droite, et ne le serai jamais. Dès lors, pourquoi éprouver un tel respect, une telle admiration, pour De Gaulle ? Parce que celui-ci incarne, aujourd'hui comme hier, bien autre chose que la droite. Charles de Gaulle méprisait les partis politiques, et ne manquait pas d'éprouver de la défiance à l'égard d'une droite qui, certes, le soutenait, mais qui ne l'aimait pas et qui le lui fit d'ailleurs bien sentir en 1969. En juin 1968, déjà, De Gaulle savait que la victoire massive des gaullistes aux élections législatives n'était pas la sienne, bien qu'elle fut remportée en son nom. En 1969, ceux qui avaient quelque intérêt à ce qu'il parte se sont objectivement joints à ses ennemis pour le pousser vers la sortie. Il est vrai que De Gaulle avait un projet innovant, prévoyant l’introduction des salariés et des syndicats dans les conseils de gestion des entreprises : cela était forcément de nature à mobiliser contre lui aussi bien la droite amoureuse de l'argent qu'une gauche qui, à l'évidence, ne se sentait pas vraiment obligée de soutenir un tel projet... Finalement, c'est sur un autre projet - celui de la régionalisation et de la réforme du Sénat - que De Gaulle se vit signifier son renvoi, avec la victoire du "non" au référendum du 27 avril 1969. Constitutionnellement parlant, il n'était pas obligé de partir, mais étant fidèle à ses principes, il a fait ce n'importe-quel homme d'Etat responsable aurait fait sa place (et que Jacques Chirac aura été, évidemment, incapable de faire, bien que les occasions n'aient pas manqué) : il a démissionné. Jusqu'au bout, De Gaulle aura été exemplaire.

Ainsi, je l'avoue bien volontiers, j'aimerai que la France soit dirigé par un homme - ou une femme -de la trempe de De Gaulle... Avec Nicolas Sarkozy de Nagy-Bocsa, chacun l'aura compris, on est vraiment très loin du compte...
Pourtant, durant la dernière campagne électorale présidentielle, l'actuel chef de l'Etat n'a pas ménagé sa peine pour essayer de s'inscrire dans la lignée de De Gaulle. Sarkozy, le candidat de l'argent, le partisan d'une "autonomie" de la France - plutôt que d'une indépendance - à l'égard des Etats-Unis d'Amérique, s'est senti obligé d'aller se recueillir sur la tombe du général de Gaulle à Colombey-les-Deux-Églises, le 16 avril dernier, à six jours du premier tour de l'élection présidentielle. Erik Emptaz, dans le Canard Enchaîné, avait alors plus ou moins résumé l'état d'esprit qui est encore le mien aujourd'hui vis-à-vis de cet "évènement" :

« DEBOUT LES MORTS !

Ce n'est pas une photo de presse, c'est une image pieuse dans "le Figaro" de mardi [17 avril]. Seul et comme en prière au pied de la croix de Lorraine, Sarko, en pèlerinage à Colombey-les-Deux-Églises, et sous un rai de lumière céleste. Touché par la grâce, il a vu de Gaulle comme Bernadette Soubirous a vu la Vierge. Et quand il en parle, ce ne sont pas des petites phrases mais une homélie qui sort de la bouche du nouveau converti, qui ne s'était pas, en tout cas jusque-là, fait remarquer par sa piété pour saint Charles de Colombey.
 Sans doute est-ce parce que le gaullisme doit relever de l'acquis plutôt que l'inné. Si Sarko n'a pas le gène du Général, il coifferait volontiers son képi, fût-il trop grand pour lui. Car, il l'a répété, il aime ce "symbole de l'espérance qui espérait encore et a fait espérer des millions de gens". Et, même s'il ne reste pas tant de millions de gaullistes, Sarko agit quand il regarde vers de Gaulle au ciel comme il le fait en lorgnant vers son extrême droite : "Le Pen ne m'intéresse pas, son électorat, si." Il en va de même avec le gaullisme : "ses valeurs n'ont pas pris une ride", mais ce ne sont pas les rides qui intéressent Sarko, seulement les électeurs qui partagent encore ses valeurs.
 Et, en ce sens, il n'a pas lésiné sur l'icône de Colombey, "témoignage d'une époque où la France ne doutait pas d'elle-même". Sarko, lui, ne doute de rien. Pour parler "à tous les Français sans exception, pour aimer la France, aimer chaque Français", une semaine il est Jaurès, Blum ou Guy Môquet, la suivante Maurras ou Le Pen. Et dans les derniers jours avant le premier tour, voilà de Gaulle au plus haut des cieux. Pour faire bonne mesure, il rajoute Jean-Paul II, homme "d'ouverture, de tolérance et de fermeté". D'obscurantisme aussi. Mais quand on ratisse large il ne faut pas finasser. Gaullisme et piété. Debout les morts, il faut aller voter !
[...]
»

(Erik Emptaz, in Le Canard Enchaîné N°4512, 18 avril 2007)

De fait, Sarkozy l'a avoué lui-même : son pèlerinage à Colombey était une comédie...

« Aveu méritoire

 En rentrant de Colombey-les-Deux-Églises, lundi soir [16 avril], Sarkozy a justifié devant ses lieutenants sa stratégie de fin de campagne :
 "A quelques jours du premier tour, il ne faut pas avoir peur d'utiliser de grosses ficelles, comme je l'ai fait aujourd'hui en allant me recueillir sur la tombe de De Gaulle et en célébrant Jean-Paul II."
 On ne le lui fait pas dire !
»

(Le Canard Enchaîné N°4512, 18 avril 2007)

Peut-on encore se prétendre gaulliste aujourd'hui ? En tant que mouvement politique, le gaullisme est probablement mort depuis longtemps, au plus tôt avec le général de Gaulle en 1970, au plus tard avec l'assassinat politique de Jacques Chaban-Delmas commis par Jacques Chirac en 1974... Une doctrine gaulliste aurait-elle malgré tout survécu ? Selon l'inénarable Charles Pasqua, le gaullisme existait déjà avant De Gaulle... alors pourquoi pas après ? Je n'ai pas d'avis définitif sur cette question... Le fait est, de toute façon, que le gaullisme est bien plus souvent instrumentalisé dans un but électoraliste qu'il n'est réellement appliqué dans l'action gouvernementale...
Reste, en tout cas, une "certaine idée de la France" que De Gaulle incarnait, et le souvenir de celui qui fut un homme d'Etat, un vrai, devenu une des grandes figures de l'histoire de notre pays : ce souvenir ne doit pas s'éteindre et ne s'éteindra pas.

Cette évocation de Charles de Gaulle paraitra sans doute à certains quelque peu dithyrambique... Pourtant, je pourrai aussi avoir des choses à dire sur les défauts du personnage, qui n'en manquait pas. Mais quand je me penche sur les cas de ceux qui lui ont succédé à la présidence de la République, je me dis que quels qu'aient pu être les défauts de De Gaulle - son orgueil, ses préjugés sociaux propres à sa génération, etc. -, je les préfère, de loin, aux défauts de ses successeurs à l'Élysée... De Pompidou à Sarkozy, même pour ce qui est du revers de la médaille, aucun ne lui arrive à la cheville...

Cordialement, :-)

Hyarion, le démocrate anarcho-monarchiste, résolument anti-sarkozyste.


(Illustrations : Détail du portrait officiel de Charles de Gaulle, président de la République, photographie de Jean-Marie Marcel, 1958 ; Caricature de Charles de Gaulle, par Michel Cambon, publiée in Le Jeu politique, de Stéphane Baumont, Toulouse, Editions Milan, 1997 ; Sarkozy se recueillant devant la tombe de Charles de Gaulle, à Colombey-les-Deux-Églises, le 16 avril 2007, photographie de l'agence de presse Reuters, ©Coex/Reuters)

commentaires

Sauron 08/06/2007 08:52

Idem, c'est la surprise du jour !
un peu déçu tout de même... quoique Coudenhove avait plus que raison de se méfier des institutions de la CEE, condamnées faute de démocratie à devenir une bureaucratie informe et illégitime. L'évolution est d'ailleurs arrivée à son (triste) terme aujourd'hui.
Je reste en revanche très sceptique sur le paneuropéisme de De Gaulle : refuser la création d'une armée commune européenne (qui aurait supposé, à minima, la fusion des politiques extérieures) ne m'apparaît pas comme un signe de volonté européenne... et l'argument de la "soumission" à l'OTAN est une pure farce : une armée regroupant les principales puissances européennes aurait forcément eu un poids tel dans l'alliance que les usa n'auraient pu la réduire au silence.

Sauron 06/06/2007 16:36

Entièrement d'accord.
Néanmoins, face à un budget de 600 milliards de dollars, je dois avouer posséder quelques doutes sur la capacité de l'armée française à répondre aux impératifs militaires du 21eme siècle... hors du cadre d'une éventuelle armée européenne, bien entendu. Mais Charlie a dit tout ce qu'il pensait de cette éventualité...
Sauron, pour une Europe fédérale

Hyarion 08/06/2007 04:44

Sauron >>> "je dois avouer posséder quelques doutes sur la capacité de l'armée française à répondre aux impératifs militaires du 21eme siècle... hors du cadre d'une éventuelle armée européenne, bien entendu. Mais Charlie a dit tout ce qu'il pensait de cette éventualité..."C'est un fait : la politique étrangère de De Gaulle a notamment été caractérisée par un refus de toute construction européenne fédérale et supranationale... Cela dit, son engagement européen n'en fut pas moins réel... Voici ce que l'on peut lire sur le site Internet de la Fondation et de l'Institut Charles de Gaulle (http://www.charles-de-gaulle.org), à propos du général de Gaulle et de l'Europe : « De Gaulle et l'Europe


Le 11 novembre 1942, de Gaulle invitait les Européens à "se lier de manière pratique et durable". Ces propos visionnaires attestent l'engagement européen de celui qui fut tout sauf un nationaliste étriqué. Mais, pour lui, l'Europe devait être autre chose que la construction institutionnelle successivement nommée CEE, Marché commun puis Union européenne. Avec l'expression "de l'Atlantique à l'Oural", il désigna clairement la portée géographique et historique de l'idée européenne : le temps lui manquera toutefois pour concrétiser ce projet.
Dès 1945, de Gaulle comprit vite, avec d'autres, que le temps des antagonismes était dépassé dans une Europe au surplus ruinée, et soumise à la pression des nouvelles superpuissances. Mais les slogans du genre "les Etats-Unis d'Europe" (immortalisés par V. Hugo en 1851) ne retenaient guère son attention. Pétri d'histoire, attaché aux valeurs de la chrétienté médiévale (même s'il n'appartenait pas à la mouvance démocrate-chrétienne qui fournit les "pères fondateurs" de l'Europe) et au "concert des nations", concept-clé du XIXe siècle, il estimait que l'Europe si elle se faisait, devrait s'appuyer sur des réalités et se former par étapes, et d'abord dans les domaines économique et technique pour créer une "solidarité de fait" sans porter atteinte aux souverainetés nationales. Il pensait aussi, que cette Europe ne pourrait exister que si elle était précédée d'une solide et durable réconciliation franco-allemande, assortie d'une entente profonde des deux peuples qui en construiraient le socle et l'axe privilégié, tout en permettant à la France d'y jouer un rôle décisif. Il n'excluait cependant pas que le Royaume-Uni s'y joigne un jour, dès lors que ses liens étroits avec le Commonwealth et surtout les États-Unis se seraient notablement relâchés. Mais, à ses yeux, ce moment n'était pas encore venu.De 1946 à 1958, éloigné des affaires, le Général ne manqua pas néanmoins de faire entendre sa voix sur les problèmes communautaires . Il n'approuve pas la CECA (Pool charbon acier) en 1950, en raison de son caractère d'institution supranationale, mais il en reconnut l'intérêt pour la mise en commun des ressources énergétiques franco-allemandes. Son hostilité fut en revanche totale à la CED (Communauté européenne de défense) finalement rejetée en 1954 à l'Assemblée par une majorité communiste et RPF à laquelle s'étaient joints quelques radicaux-socialistes. Ce projet supranational visant à créer une armée européenne avec des contingents allemands, sous commandement de l'OTAN, c'est-à-dire américain, était pour lui inacceptable dans son principe. De Gaulle ne désapprouva pas les traités de Rome de 1957, tout en rejetant la finalité fédéraliste sous-jacente, inspirée des conceptions de Jean Monnet. Il n'était pas moins en désaccord avec le rôle que certains attribuaient à la Commission de Bruxelles et les prétentions ultérieures de celle-ci à devenir une sorte de gouvernement collégial, mais il mesurait les effets débilitants du protectionnisme français sur son économie et savait que la France devait s'ouvrir à une concurrence extérieure, seule capable d'imposer les disciplines nécessaires à son développement industriel et commercial. Même raisonnement pour l'Euratom, créant la Communauté européenne de l'Énergie atomique. De retour au pouvoir en 1958, il fit donc en sorte que la France appliquât les traités de Rome avec les réserves ci-dessus mentionnées. Pour M. Couve de Murville, "l'Europe des réalités venait au monde en janvier 1959". Elle répondait à deux objectifs essentiels de la France : la réconciliation franco-allemande, prélude à une étroite coopération ; l'ouverture de notre économie au monde, qui mettrait fin à des siècles de protectionnisme. L'adhésion du Général au libre-échange dans le cadre européen, allait cependant de pair avec sa volonté de maintenir, à l'égard du monde extérieur et spécialement des États-Unis une dose suffisante de protection du potentiel européen trouvant son expression dans la notion de préférence communautaire et l'insistance d'un tarif extérieur commun équilibré. Mais, dans cette construction en marche, il attribuait le rôle essentiel à l'union politique des Etats européens, qui pouvait servir de facteur d'équilibre entre les deux blocs. En revanche, le Général maintint en 1963 puis en 1966-1967 son opposition à l'entrée du Royaume-Uni dans le Marché Commun, expliquant que ce pays n'en acceptait pas les disciplines. En outre, il soupçonnait Londres de maintenir une trop stricte allégeance envers les Etats-Unis et considérait aussi que ses relations privilégiées avec le Commonwealth déstabiliseraient la CEE en la noyant dans une vaste zone de libre-échange dépourvue de virtualité politique. Il savait, au demeurant, que Churchill, qui avait naguère lancé un appel à l'Union de l'Europe, n'avait jamais envisagé que le Royaume-Uni en fît partie intrinsèquement. Fondée sur trois principes (solidarité financière, préférence communautaire, prix unique à la production), la Politique agricole commune (PAC) , mentionnée dans le traité de Rome mais non détaillée, fournit à de Gaulle l'occasion d'afficher sa détermination, même si elle devait provoquer une crise. Faute d'accord sur son financement - question vitale pour la France, principal pays agricole de l'époque -, il décida, le 30 juin 1965, de pratiquer la politique dite de "la chaise vide", en refusant le principe des décisions prises à la majorité qualifiée. Au bout de six mois de blocage, le compromis de Luxembourg (janvier 1966) sur le fonctionnement des institutions, fit obligation aux Six de rechercher un accord unanime sur les "questions importantes". De Gaulle obtenait gain de cause et préservait la spécificité et les intérêts de notre agriculture tout en ne cessant d'approuver les principes mêmes de la PAC. Il réussit à influer sur le mécanisme des prises de décision inscrit dans le traité de Rome en misant sur une solidarité fondée sur la compréhension mutuelle.Avant même cette crise, il avait ressenti la nécessité d'une inévitable dimension politique de la construction européenne, économique de par son origine. Brocardant ceux qui s'en tiennent à une Europe verbale (tirades sur le "volapuk intégré" en 1962 et sur "l'Europe ! l'Europe ! ... clamée comme un cabri" en 1965), il ne cessa d'affirmer, depuis 1958, que la construction européenne ne trouverait sa signification réelle qu'avec l'établissement d'une étroite coopération politique entre Etats. Il traduisit cette volonté, après en avoir exposé les motifs en 1961 à Rambouillet au chancelier Adenauer, par la création de la Commission Fouchet, approuvée par l'Italie et la RFA mais qui finalement, après diverses péripéties, ne put trouver un accord en avril 1962. L'opposition du Bénélux à des formules de coopération qui ne s'inspiraient pas du modèle du traité de Rome, son exigence d'une introduction immédiate du Royaume-Uni dans le processus, enfin et surtout son refus partagé par d'autres, d'une défense européenne commune, se dissociant plus ou moins de l'OTAN, firent échouer le projet. De Gaulle, qui voulait une "Europe européenne" vit dans ce sabotage, non sans raison, la main des Etats-Unis, par Royaume-Uni interposé.
A son départ, en 1969, la construction européenne avait contribué à faire retrouver son rang et sa prospérité à une France affaiblie en 1945, encore convalescente en 1958 et bridée par un protectionnisme séculaire. Prônant une "Europe des États" excluant toute supranationalité, de Gaulle aurait aimé ajouter à ce processus une dimension politique récusée par certains de ses partenaires, à la condition qu'elle s'inscrivît dans cette conception.
Annexe : de Gaulle et Coudenhove-Kalergi
Face à Jean Monnet et au fédéralisme démocratique, qui sont en dette "à noyer le poisson", de Gaulle appréciait les avis et les idées du comte Richard Coudenhove-Kalergi qui avait rédigé en 1923 le manifeste Paneurope et dont il avait fait connaissance en juillet 1944. C'est à Coudenhove-Kalergi que de Gaulle écrivit en 1948 : "Nul plus que moi n'est convaincu de la nécessité de construire l'Europe… Entre une Europe que sollicite le Commonwealth et une Allemagne qui se cherche, j'ai toujours pensé que la France était destinée par sa géographie même à promouvoir l'Union européenne".
Coudenhove-Kalergi défendit toutes les décisions européennes du Général. Il rompit avec le "Mouvement européen" en 1965 en raison de l'attitude antigaulliste de ce mouvement. Pour lui manifester sa confiance, de Gaulle invita Coudenhove-Kalergi à la réunion de Reims qui consacrait la réconciliation franco-allemande et en 1969 il le remercia de son soutien à l'action que lui, de Gaulle, avait mené "au nom de la France en vue de la construction d'une Europe unie". Ils se méfiaient l'un et l'autre des institutions communautaires supranationales. Il s'entendaient sur l'idée de l'union des Etats-nations de l'Europe, enfin ils aspiraient à une Europe européenne, c'est-à-dire une Europe libre, indépendante à l'égard des super puissances, et plus spécialement des Etats-Unis. »
En ce qui me concerne, j'ignorai, jusqu'ici, que Charles de Gaulle connaissait personnellement Coudenhove-Kalergi... Comme quoi, on peut très bien être titulaire d'un Master de recherche en histoire moderne et contemporaine, et continuer à en apprendre tous les jours... ;-) Cordialement, :-)Hyarion, le démocrate anarcho-monarchiste résolument anti-sarkozyste.

NEF 06/06/2007 12:23

Je t\\\'adore.Quant à Sauron, il me semble que le bras de fer entre Poutine et Bush sur les missiles polonais américains remettent à l\\\'honneur la politique étrangère de de Gaulle. Le partage de certaines valeurs avec les américains n\\\' a jamais été renié par de Gaulle. Il n\\\'en reste que certains pays amis, de par leur puissance, ne doivent pas se sentir obligés de devenir les gendarmes du Monde, en déposant quelques missiles nucléaires en Europe. La force dissuasive nucléaire française devrait paraître à nos alliés avec lesquels nous partageons des valeurs, une garantie suffisante en Europe. Cette politique de de Gaulle (qui était un militaire de formation) m\\\'apparaît comme tout sauf idéaliste. Cette politique pragmatique nous a coûté assez chère, mais elle existe et elle nous a permis de nous maintenir en terme de politique étrangère à un haut niveau international. Ne la bradons pas sous le prétexte idéologique que face aux USA, il n\\\'existe pas de politique étrangère indépendante. De Gaulle a eu le mérite de nous en donner les moyens, sachons les utiliser dans notre intérêt, sans opposition systématique mais dans une critique constructive.

Papito 06/06/2007 09:00

Joli portrait, joli blog que je découvre, félicitations et bonne continuation!

Sauron 06/06/2007 08:53

Le gaullisme (1946-1969), à mon humble avis.
"Cette évocation de Charles de Gaulle paraitra sans doute à certains quelque peu dithyrambique... " : et c'est un bien. Charlie a eu assez de détracteurs pour mettre en évidence son soi-disant antisémitisme, sa vision réac de la France (il est vrai que beaucoup d'esprits dans le mouv' étaient à Berlin pendant la guerre, et non à Londres), et, surtout, son attitude plus qu'ambigue lors de mai 68 (Charlie aurait bien voulu employer la méthode soviétique, mais Pompidou lui a conseillé de laisser la chose se faire pour qu'elle se calme en douceur).
Mais bon, il n'empêche, je n'ai jamais pu éprouver une réelle sympathie pour le personnage. Trop distant, trop parfait. Trop pur (et j'ai toujours trouvé de mauvais goût cette manie des gens de droite d'annoner leur "Général" comme s'ils invoquaient un dieu). Je lui ai toujours largement préféré Churchill. Plus torturé, plus humain, plus porté à l'autodérision, voire à l'humour noir, et, surtout, plus encadré par les bonnes institutions britanniques (il faut se souvenir la manière dont Churchill s'est fait virer comme un malpropre début 45 après avoir été le grand chef de guerre qu'on connait).
"j'aimerai que la France soit dirigé par un homme - ou une femme -de la trempe de De Gaulle... " : les évènements seuls forment les hommes de cette trempe, cher Hyarion... je préfère quant à moi me passer de cette trempe là et des évènements qui vont avec. ;-)
Sinon, pour conclure avec le grand Charlie, sa vision de la France était certainement très belle, et l'idée de conserver une politique étrangère "indépendante" avait un sens dans un monde bipolaire où l'équilibre des forces était une réalité (même si la France était aux côtés des USA en cas de problème : face à l'URSS, l'indépendance avait ses limites). Cependant, à l'heure actuelle, face à un Etat qui réunit l'ensemble des moyens de la puissance de manière telle que cela ne s'est jamais retrouvé dans l'histoire, il me semble que l'idée de préserver notre "indépendance" (au sens gaullien du terme) tient du doux idéalisme. Cela d'autant plus que nous partageons avec cet Etat les mêmes valeurs et, au fond, les mêmes combats.
Donc, pour conclure, niveau politique étrangère, Sarkozy a le mérite de nommer un chat un chat :  face aux USA, il n'est pas de politique étrangère "indépendante" qui tienne. A moins, bien entendu, de se retrouver aux côtés de la Chine, de la Russie, du Vénézuela ou de la Corée du nord.

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