Voici un nouvel article, lié à la lecture, et destiné à atténuer un peu l'impression de léthargie touchant le présent blog, la plume persistant à se faire bien lourde ces
temps-ci, bien que ma santé ce soit sensiblement améliorée depuis la fin du mois dernier...
Aujourd'hui, je me permets d'évoquer un livre qui compte parmi les ouvrages historiques les plus intéressants que j'ai pu découvrir, lorsque j'étais plus jeune. Il s'agit de l'Introduction
à l'histoire des relations internationales, écrite par deux grands historiens français du XXe siècle, à savoir Pierre Renouvin (1893-1974) et Jean-Baptiste Duroselle
(1917-1994). Ouvrage publié pour la première fois dans les années 1960, il a fait l'objet de plusieurs rééditions, la quatrième et dernière édition ayant été publiée par Armand Colin Éditeur en
1991, et se contentant de reproduire les précédentes (mis à part l'ajout d'un supplément bibliographique, à la suite de la bibliographie déjà existante) : comme le précise Jean-Baptiste Duroselle
dans son avant-propos à cette quatrième édition, "ce livre a marqué un « moment » dans la recherche historique française et il nous a paru utile de garder, pour le lecteur, cette
impression."
Compte tenu de l'époque de sa première publication, des références bibliographiques plus ou moins datées qui apparaissent dans cet ouvrage, des faits historiques qui y sont évoqués et qui, sur un
plan chronologique, ne vont guère au-delà de la Deuxième Guerre Mondiale, le livre (réédité en format de poche chez Pocket) peut donc être considéré comme ancien, mais, cela dit, sa lecture n'en
reste pas moins aujourd'hui très stimulante, bien qu'elle soit aussi assez exigeante vis-à-vis du lecteur néophyte et qu'elle nécessite tout de même une bonne culture générale, notamment
historique.
Le sujet dudit livre, on l'aura compris, est l'étude des relations internationales, laquelle "s'attache surtout à analyser et à expliquer les relations entre les communautés politiques
organisées dans le cadre d'un territoire, c'est-à-dire entre les États", ainsi que l'écrivent les auteurs en préambule, lesquels se fixent pour but d'indiquer un cadre de recherche, en
dépassant les limites de l'histoire diplomatique traditionnelle, et de poser des questions, afin de suggérer de nouveaux travaux de recherche historique.
La quatrième de couverture de l'exemplaire de cet ouvrage que j'ai sous la main a le mérite de présenter le contenu du livre mieux que je ne pourrai le faire en paraphrasant : "Pour Pierre
Renouvin, l'histoire des relations internationales ne pouvait plus se réduire à l'étude des ministères des Affaires étrangères mais devait prendre en compte des "forces profondes", indissociables
du comportement des États. Ces "forces" que sont les conditions géographiques, la démographie, les intérêts économiques et financiers, la mentalité collective, les courants sentimentaux, forment
le cadre dont les hommes politiques subissent l'influence. Le tempérament de l'homme peut, après, modifier le jeu de ces "forces et les utiliser en fonction de sa notion de l'intérêt national. /
La première partie de l'ouvrage [écrite par Pierre Renouvin] étudie comment l'influence des "forces profondes" s'est manifestée dans les relations internationales depuis près d'un siècle [soit
alors plus ou moins depuis les dernières décennies du XIXe siècle] ; la seconde, confiée à Jean-Baptiste Duroselle, s'attache aux personnalités des chefs d'État et montre comment les "forces
profondes" exercent leur impulsion sur l'homme d'État et réciproquement."
Je vais essayer ici, en restant au plus près du texte original, et en paraphrasant le moins possible, de proposer un aperçu très succinct du contenu du livre, en évoquant notamment une partie
dudit livre, rédigée par Duroselle et concacrée à la question de la personnalité de l'homme d'État, qui m'a beaucoup intéressé dès ma première lecture de cette Introduction à l'histoire des
relations internationales.
Le chapitre 9, intitulé "La Personnalité de l'homme d'État" et qui ouvre la deuxième partie de l'ouvrage, commence ainsi :
"Nul plus que l'historien n'est conscient de l'infinie diversité des personnalités humaines. Chaque cas est
singulier et tout homme est complexe et ambigu. S'agit-il d'un homme politique ayant des responsabilités importantes ? Même pour ceux qui le connaissent bien, il reste dans son attitude des
éléments inexplicables et imprévisibles. La prédiction certaine est impossible. L'historien a donc tendance à se pencher sur chaque cas, sur chaque moment. Une fois résolu, dans la mesure du
possible, le problème des forces qui ont agi sur l'homme d'État, certains aspects des décisions paraissent s'expliquer par le « tempérament » du responsable. On cherchera donc à connaître le
mieux possible ce tempérament par l'étude des textes, des témoignages, du comportement.
Cependant, même lorsqu'il accomplit cette tâche, qui suppose l'« esprit de finesse » bien plus que l'« esprit de géométrie », l'historien est amené à faire des comparaisons. Il compare le
héros avec ses prédécesseurs ou successeurs, avec son ou ses adversaires, ou même le héros à une certaine date avec le même personnage à une autre date. Ces comparaisons, qui impliquent cette
fois l'usage de l'« esprit de géométrie » ne se ramènent pas à un vain exercice de rhétorique, à la façon des « Vies parallèles » de Plutarque, ou des confrontations classiques entre Aristide
et Thémistocle, Gladstone et Disraeli, Briand et Poincaré. Elles sont un moyen de mieux comprendre les rôles des personnalités au sein d'un complexe politique. L'intelligence humaine ne peut
éviter les classifications, la découverte de grands « types », même s'il s'agit de réalités aussi insondables que les personnes humaines, douées de conscience et de volonté. L'historien a donc
tendance à se référer, avec prudence, à des « typologies »."
(Renouvin [Pierre] et Duroselle [Jean-Baptiste], Introduction à l'histoire des relations internationales, Paris,
Armand Colin, 1964, 4e édition 1991, rééd. Pocket, coll. "Agora", 1997, Chapitre 9, p. 284-285)
L'auteur, soucieux de tenir compte des recherches effectuées dans les diverses branches des sciences humaines autres que
l'histoire, évoque ensuite, dans une première partie du chapitre, les principales typologies de la personnalité, proposées notamment par les psychophysiologues, les psychiatres, les
psychanalystes et les caractérologues. Après avoir rappelé les deux difficultés fondamentales auxquelles se heurtent toutes les tentatives de classification des êtres humains, à savoir
"l'ambiguïté même de l'homme" et la difficulté "à discerner ce qui est inné de ce qui est acquis", Duroselle parle des classifications psychophysiologiques, puis des
classifications psychologiques, en évoquant en particulier les travaux du politicologue américain Harold Lasswell, qui "a tenté, avec vigueur, la synthèse entre science politique et
psychalalyse freudienne" pour "aboutir à une typologie des hommes d'État". Laswell estime notamment que "les hommes politiques - comme les autres - agissent beaucoup moins
rationnellement qu'ils ne le croient." :
"Dans son livre Psychopathology and Politics [publié en 1930],
il [Lasswell] élabore la classification suivante des politiciens : les agitateurs, les administrateurs, les théoriciens. « La caractéristique essentielle de l'agitateur est la haute valeur
qu'il accorde à la réaction émotionnelle du public. Il idéalise l'ampleur des changements sociaux souhaitables. L'agitateur conclut aisément que celui qui est en désaccord avec lui est en
communion avec le démon, et que ses adversaires sont de mauvaise foi ou pusillanimes ». L'administrateur « est le coordinateur des efforts dans une activité qui se poursuit ». Le théoricien,
lui aussi, fait dériver ses convictions de motifs privés inconscients. « Les préjugés politiques, les préférences et les croyances, sont souvent formulées de façon tout à fait rationnelle, mais
ils se sont développés de façon tout à fait irrationnelle ». Bien entendu, il y a toutes sortes de combinaisons possibles entre les trois termes."
(Introduction à l'histoire des relations internationales, Paris, Armand Colin, 1964, 4e édition 1991, rééd.
Pocket, coll. "Agora", 1997, Chapitre 9, p. 288-289)
Duroselle évoque ensuite la classification caractérologique, l'apport des caractérologues représentant "un effort de
synthèse plus vaste" que ceux des spécialistes de la psychophysiologie et de la psychiatrie. Nous reproduisons ici un large extrait de cette partie du chapitre, consacré à l'évocation de
cette classification :
***
La classification caractérologique
La plupart des auteurs que nous avons cités jusqu'à présent étaient des médecins ou appliquaient à la classification des types humains les résultats de l'expérience médicale. La
caractérologie occupe une place à part en ce sens qu'elle dérive de l'effort de psychologues et de philosophes et que son point de vue est tout à fait différent.
Au lieu de sélectionner certains éléments, physiologiques ou psychiques, et de voir en eux seuls les facteurs de différenciation, la caractérologie se place au centre même de l'être humain.
Par une longue série d'observations et d'enquêtes, elle détermine les « propriétés constitutives de l'être humain ». Les différentes combinaisons de ces propriétés aboutissent à découvrir un
certain nombre de types. Puis, ces types sont différenciés par l'utilisation de « propriétés supplémentaires » qui « permettront de multiplier en droit indéfiniment, les variétés
caractérologiques » (1).
La caractérologie entend donc être une science objective. Elle analyse l'esprit humain et par conséquent ses procédés sont différents de ceux des sciences de la nature. Elle entend aussi
être une science globale, c'est-à-dire, pour chaque individu, retrouver tous les éléments constitutifs de son caractère, et non certains d'entre eux.
« La longue et belle suite des moralistes français, de Montaigne par la Bruyère à Vauvenargues, montre les dispositions de l'esprit français pour l'analyse des caractères », écrit Le Senne
(2). Mais l'origine de la caractérologie scientifique se situe dans les ouvrages de deux professeurs de l'université de Groningue, le psychologue Gérard Heymans et le psychiatre E. Wiersma (début
du XXe siècle). Elle a été introduite et largement systématisée en France par René Le Senne, dont les deux grands ouvrages, Le Mensonge et le Caractère et surtout Traité de
Caractérologie ont été publiés respectivement en 1930 et en 1945.
Le principal disciple de Le Senne a été Gaston Berger auquel on doit notamment un Traité pratique d'analyse du caractère (3), un Questionnaire caractérologique pour l'analyse
d'un caractère individuel (4) et l'ouvrage Caractère et personnalité (5). Enfin, Roger Mucchielli dans son ouvrage La Caractérologie à l'âge scientifique a développé cette
science en y introduisant de nouvelles données psychologiques.
Née aux Pays-Bas, développée en France où existe même une revue, la Caractérologie (6), cette science a pris une certaine extension dans les pays latins. Elle est par contre
curieusement ignorée dans les pays anglo-saxons (7). Peut-être cela s'explique-t-il par la répulsion qu'éprouvent les psychosociologues américains, fortement influencés par Freud, « à toute prise
en considération des facteurs constitutionnels du caractère » (8). Ils ont tendance à rejeter ce qui est inné et à assimiler l'ensemble de la personnalité au « développement des habitudes que
nous contractons » (9) (Watson).
Selon la méthode que nous avons suivie précédemment, nous examinerons les résultats auxquels prétend aboutir la caractérologie, sans décrire en détail les processus qu'elle a suivis.
Les « propriétés constituantes de l'être humain » sont, selon les caractérologues l'émotivité, l'activité, et le « retentissement ». Si, en étudiant un grand
nombre d'individus, on détermine une émotivité moyenne, on distinguera des émotifs pour qui tout évènement provoque dans la vie psychologique et physiologique un ébranlement plus grand que pour
la moyenne et des non-émotifs, pour qui cet ébranlement est inférieur à la moyenne. De même, « est un actif l'homme pour lequel l'émergence d'un obstacle renforce l'action dépensée par lui dans
la direction que l'obstacle vient de couper ; est un inactif celui que l'obstacle décourage » (10). Plus inhabituelle est la notion de retentissement. Toute représentation s'imposant à
l'attention d'un homme a un retentissement immédiat, mais aussi un retentissement ultérieur, posthume. « Quand les effets d'une donnée mentale présente à la conscience refoulent ceux des données
passées, la fonction primaire ou primarité prévaut sur la fonction secondaire ou secondarité et l'homme chez qui cette alternative est habituellement vérifiée doit être dit
primaire. Si au contraire l'influence persistante des expériences passées prévaut sur celle du présent, la masque, la refoule, se la subordonne, l'homme doit être dit secondaire
» (11). L'homme primaire est donc celui qui vit dans le présent, l'homme secondaire celui qui vit dans le passé et l'avenir.
Chaque homme est donc :
Émotif
ou }
Non émotif
Actif
ou }
Non actif
Primaire
ou }
Secondaire.
La combinaison de ces caractéristiques permet de distinguer huit grands types :
1. Émotifs - Actifs - Secondaires, ou passionnés (ex. Napoléon, Richelieu, Hitler).
2. Émotifs - Actifs - Primaires, ou colériques (ex. Danton, Gambetta, Jaurès).
3. Émotifs - Non actifs - Secondaires, ou sentimentaux (ex. Robespierre).
4. Émotifs - Non actifs - Primaires, ou nerveux (ex. Chateaubriand, d'Annunzio).
5. Non émotifs - Actifs - Secondaires, ou flegmatiques (ex. Franklin, Washington, Joffre).
6. Non émotifs - Actifs - Primaires, ou sanguins (ex. Henri IV, Louis XVIII, Talleyrand).
7. Non émotifs - Non actifs - Secondaires, ou apathiques (ex. Louis XV).
8. Non émotifs - Non actifs - Primaires, ou amorphes (ex. Louis XVI).
On notera que les « passionnés » sont, comme le dit Le Senne, « le caractère le plus intense ». C'est là que nous trouvons le plus grand nombre d'hommes politiques. Ils forment « à
l'intérieur de l'humanité cosmique une plus petite, mais éminente humanité microcosmique ». D'où les subdivisions des caractérologues. Les « tourmentés » sont ceux chez qui l'émotivité est plus
intense que l'activité et qui sont presque aussi primaires que secondaires. Les « mélancoliques » ceux qui, très émotifs et très secondaires, sont relativement peu actifs. Les « impérieux » ceux
où l'émotion et l'action dominent. Les « sévères » ceux qui sont très secondaires. Les « circonspects » sont un peu moins émotifs. Les « laborieux » ont une secondarité atténuée. Les «
méthodiques » sont très actifs et très secondaires.
Inversement, les hommes des dernières catégories, amorphes et apathiques sont « les moins entreprenants qu'il y ait dans l'ensemble de l'humanité ». Aussi y trouve-t-on peu d'exemples de
grands hommes et si certains sont connus, c'est par suite de circonstances telles que l'hérédité du pouvoir.
Une fois reconnu ces huit types fondamentaux, la caractérologie admet que l'on puisse spécifier, et diversifier à l'infini, non seulement en distinguant tous les degrés possibles pour
chacun des principes de base, mais encore en ouvrant d'autres alternatives.
La connaissance du caractère ne suffit pas à l'historien. Comme nous l'avons déjà dit, la personnalité, composée des facteurs innés et de l'acquis, l'intéresse davantage. Mais là, on se
heurte à une difficulté considérable. La psychologie moderne utilise en effet, tout comme l'historien, le concept de « situation ». On appelle situation « une certaine constellation de rapports
entre, d'une part, un sujet (ou un groupe) et, d'autre part, des objets, des évènements, des données « extérieures » ou d'autres personnes ». Autrement dit, la situation, c'est la « constellation
de forces » où se trouve impliqué, à chaque moment, tout individu (12).
C'est la série de situations successives qu'il a affrontées qui modèle la personnalité de l'individu. Le caractère, noyau structurel et inné, ne fournit qu'une « prédisposition » à
affronter les situations de telle ou telle façon. De la sorte, le problème essentiel pour connaître un homme d'État, à savoir : « Que peut-on prédire que sera sa réaction à une situation donnée ?
», est insoluble. Sa réaction dérive en effet et de la situation, et de son caractère. Dans certains cas limites, la situation est déterminante (par exemple la maladie qui terrasse l'homme
énergique peut l'empêcher absolument de réagir comme il l'aurait normalement fait). Dans d'autres cas, l'individu réagit et « restructure la situation » (13). Le caractère joue un rôle constant,
car c'est en fonction de sa nature que l'individu perçoit la situation (l'émotif voit un drame là où le non-émotif reste indifférent). La personnalité s'exprime donc par une réponse à la
situation, c'est-à-dire, par une attitude, par un comportement.
Que peut donc tirer l'historien des théories que nous avons succinctement mentionnées ? A la fois peu et beaucoup. Peu, en ce sens qu'il ne suffit pas d'avoir déterminé, à propos d'un
personnage, quelle place il occupe dans une classification encore incertaine, pour expliquer ses réactions. L'historien a le devoir d'entrer plus profondément que cela dans la connaissance de
l'homme, et la complexité, la contradiction que chacun de ses héros porte en lui-même, ne peut pas être réduite à des formules. Mais, inversement, un chercheur aurait tort de négliger les
explications que lui fournissent des sciences en plein essor. Il se peut fort bien que la distinction entre « introverti » et « extraverti », par exemple, lui permette soudain de comprendre
certaines décisions qui paraîtraient autrement aberrantes. Les propositions de Lasswell, quant à la répartition des hommes d'État entre « agitateurs », « administrateurs » et « théoriciens » sont
très suggestives, et nous y reviendrons dans la suite de ce chapitre. Enfin, la caractérologie nous aide, elle aussi, à comprendre certains personnages. Notons, par exemple, qu'elle permet à
Berger de distinguer ce qu'il appelle les « Martiens » - comme le dieu Mars, lutteurs par tempérament, avides de combattre et de remporter la victoire - et les « Vénusiens » - comme Vénus,
conciliateurs et aptes aux concessions et aux compromis, n'acceptant la bataille que lorsque toutes les autres solutions ont été inefficaces.
Dans l'étude empirique qui va suivre et qui se place à un niveau plus humble, les efforts des théoriciens et des spécialistes contribuent à consolider notre recherche.
[...]
(1) - Le Senne, op. cit. p. 59 [René Le Senne, Traité de caractérologie, Paris, 1946].
(2) - Op. cit., p. 47.
(3) - Paris, 1950, XX-250 p. (avec un avant-propos de René Le Senne).
(4) - Paris, 1950, 16 p.
(5) - Paris, 1954, 110 p.
(6) - Éditée par les P.U.F. cf. E. Forti, « La caractérologie en Italie », dans La Caractérologie n° 4, 1961.
(7) - Aucune mention de Le Senne, ni de Berger, non plus que de Heymans ou Wiersma dans Harold D. Lasswell, The Analysis of Political Behaviour, New York, 1949, X-314 p. ou dans H.-J.
Eysenck, The psychology of Politics, London, 1954, XVI-317 p.
(8) - Cf. les observations de Mucchielli, op. cit., p. 38 [Roger Mucchielli, La Caractérologie à l'âge scientifique, Paris, Neuchâtel, 1961, 245 p.].
(9) - Cité par Mucchielli, Ibid.
(10) - Le Senne, op. cit., p. 77.
(11) - Le Senne, op. cit., p. 89.
(12) - Mucchielli, op. cit., pp. 14-15.
(13) - Mucchielli, op. cit., p. 19.
(Introduction à l'histoire des relations internationales, Paris, Armand Colin, 1964, 4e édition 1991, rééd. Pocket, coll. "Agora", 1997, Chapitre 9, p.
289-293)
***
Dans une deuxième partie du chapitre, consacré à la relation entre la personnalité des hommes d'État et les attitudes historiques de ceux-ci, Duroselle propose une classification empirique, ne
dérivant d'aucun ouvrage publié jusqu'alors.
"Il nous semble que la meilleure méthode pour arriver à distinguer les attitudes essentielles consiste à chercher, dans les sources - documents diplomatiques, mémoires, discours en
particulier - les questions que les hommes d'État ou les ambassadeurs se posent le plus fréquemment au sujet des hommes d'État étrangers à qui ils sont confrontés. On peut de la sorte énumérer de
façon tout à fait empirique, une série de dilemmes. Cette série n'est évidemment pas limitative." L'auteur propose ainsi une série de tempéraments de dirigeants politiques, tempéraments
opposés deux par deux : le doctrinaire et l'opportuniste, le lutteur et le conciliateur, l'idéaliste et le cynique, le rigide et
l'imaginatif, le joueur et le prudent.
Concernant le doctrinaire et l'opportuniste, l'auteur rappelle que "les doctrinaires - pour Lasswell, les « théoriciens » - sont ceux qui se sont fixé un système de pensée
cohérent et qui essaient le plus souvent possible d'harmoniser leurs décisions à ce système", tandis que "les opportunistes ou empiristes ne s'attachent à aucun système précis et règlent
leur conduite sur les circonstances". Parmi les doctrinaires, Duroselle classe ainsi, par exemple, le Comte de Chambord (petit-fils du dernier roi de France Charles X, qui fit échouer
la restauration monarchique en 1873 pour des raisons purement idéologiques) et le président des États-Unis d'Amérique Woodrow Wilson (au pouvoir de 1913 à 1921, doctrinaire modéré, adepte d'une
"nouvelle diplomatie" à la fin de la Première Guerre Mondiale), sachant toutefois qu'aux yeux de l'auteur, c'est du côté des dirigeants des régimes autoritaires et totalitaires du XXe siècle que
l'on trouve les cas les plus extrêmes de doctrinaires. Ainsi, selon Duroselle, "un des meilleurs exemples de doctrinaires est Hitler" : "Il est clair que les hommes d'État
occidentaux n'ont guère compris avant 1939 l'attachement forcené d'Hitler à sa doctrine. Sans quoi, la lecture de Mein Kampf les eût davantage
impressionnés." Dans la foulée, l'auteur évoque également Lénine, "autre exemple de doctrinaire quoique avec plus de flexibilité et une extraordinaire
faculté d'adaptation", ainsi que Staline, qui a suivi la ligne de Lénine en matière d'intransigeance doctrinaire.
"A ces esprits essentiellement doctrinaires", Duroselle oppose des opportunistes tels que le Premier ministre britannique Lloyd George (au pouvoir de 1916 à 1922) et des chefs de
gouvernement français tels que Aristide Briand et Pierre Laval, soit trois "personnages pourtant bien différents par la valeur politique et le niveau moral", mais qui néanmoins ont un
point commun, à savoir que ces trois personnages politiques "ne sont pas des hommes de principe". A la catégorie des opportunistes, l'auteur ajoute également le président des États-Unis
Franklin D. Roosevelt (au pouvoir de 1933 à 1945, et dont le tempérament, notamment en matière de diplomatie, contraste avec celui de son prédécesseur W. Wilson évoqué plus haut), ainsi que le
chancelier allemand Otto von Bismarck, qui "paraît être un autre grand exemple d'opportuniste", selon Duroselle, lequel ajoute : "Comme on lui cite en 1874 des paroles qu'il a
prononcées en 1849, il [Bismarck] répond qu'en politique, est absurde celui qui ne change pas : « Il ne s'agit pas ici de savoir ce que chacun a dit il y a vingt-cinq ans ; il s'agit de savoir ce
qui est utile et nécessaire pour l'État »."
Concernant le lutteur et le conciliateur, on retrouve là "la distinction que Berger appelle « polarité »", avec "des tempéraments « martiens » et d'autres «
vénusiens »". Tandis que Aristide Briand apparaît comme un "bon exemple" de conciliateur selon l'auteur, du côté des lutteurs, dans la lignée du roi de France Louis
XIV (plus enclin au combat qu'à la conciliation), on trouve des personnalités telles que le chef du gouvernement français Georges Clémenceau, le chancelier Bismarck et le président W. Wilson,
personnalités qui sont pourtant, par ailleurs, différentes sous bien d'autres rapports. A propos de Clémenceau et de Bismarck, dirigeants de deux pays rivaux (la France et l'Allemagne) mais à des
époques différentes (Clémenceau fut chef du gouvernement français de 1906 à 1909 et de 1917 à 1920, tandis que Bismarck fut chef du gouvernement prussien de 1862 à 1890 et chancelier allemand de
1871 à 1890), Duroselle écrit ceci : "Si l'on songe à leur commun goût pour la lutte, l'expression de Keynes serait vraie qui fait de Clemenceau « le Bismarck français »."
Evoquant ensuite les cas de l'idéaliste et du cynique, l'auteur conserve les exemples de Clémenceau, Bismarck et Wilson. "Tempéraments de lutteurs l'un et l'autre, Wilson et
Bismarck diffèrent totalement si l'on adopte un autre champ de vision, celui de l'idéalisme que l'on doit opposer non au réalisme pratique (on peut être idéaliste et excellent tacticien [c'est le
cas de Wilson]), mais au cynisme."
"L'idéaliste est celui qui
justifie son attitude au nom de valeurs universelles, et qui le fait sincèrement - autant qu'on puisse le savoir. Le cynique est celui qui se réclame de l'« égoïsme sacré », de la «
raison d'État » [c'est le cas de Bismarck]. Le premier veut assimiler les vrais intérêts de son pays aux intérêts de l'humanité entière. Le second se déclare peu intéressé par les intérêts de
l'humanité et affirme hautement ceux de son pays. Toutes les nuances sont possibles entre ces deux termes. Par exemple, Clemenceau n'est pas seulement « le Bismarck français », décrit par
Keynes, c'est-à-dire, le cynique prêt à sacrifier la morale internationale à la sécurité de la France. Il est aussi l'homme de la « paix du droit », le vieux radical épris de liberté. Il se
situe entre Wilson et Bismarck."
(Introduction à l'histoire des relations internationales, Paris, Armand Colin, 1964, 4e édition 1991, rééd.
Pocket, coll. "Agora", 1997, Chapitre 9, pp. 300-301)
Concernant les cas du rigide et de
l'imaginatif, Duroselle précise qu'il ne faut pas confondre le rigide et le doctrinaire, car ce dernier "se fixe des objectifs d'ensemble, mais sa souplesse dans l'exécution peut être
infinie - comme ce fut le cas pour Hitler." Le rigide est différent en ce sens qu'il est "celui qui s'en tient étroitement à certaines méthodes. Éventuellement bon administrateur,
l'imprévu l'embarrasse, et il ne sait imaginer des solutions neuves. Il est l'homme du « précédent » et non le créateur. Inversement l'imaginatif est celui qui sait inventer, et qu'aucune
circonstance nouvelle ne déconcerte." Dans ce contexte, l'auteur propose, à titre d'exemples, l'opposition qui peut être faite, d'une part, entre le président des États-Unis Herbert Hoover
(au pouvoir de 1929 à 1933, administrateur désemparé face à la grande crise économique du moment) et son successeur direct F. D. Roosevelt (l'homme du "New Deal", très inventif), et d'autre part,
entre les chefs de gouvernement français Raymond Poincaré (président de la République de 1913 à 1920, plusieurs fois chef de gouvernement entre 1912 et 1929, homme à structure d'esprit
"administrative") et Aristide Briand (plusieurs fois chef de gouvernement entre 1909 et 1929, homme peu pourvu en talents d'administrateur mais toujours soucieux de s'adapter aux circonstances
sans parti pris), soit deux cas de deux dirigeants politiques contemporains l'un de l'autre et représentatifs du contraste apparaissant entre un rigide (Hoover, Poincaré) et un
imaginatif (Roosevelt, Briand) au pouvoir.
Enfin, l'auteur évoque le joueur et le prudent : "Certains hommes d'États ont le goût du risque. D'autres en ont horreur et pratiquent la prudence. En général, les premiers sont
prompts dans leurs décisions. Les seconds sont lents, préfèrent attendre." Du côté des joueurs, Duroselle distingue les joueurs par gloriole, "nombreux dans l'histoire et
dangereux pour la paix", et les joueurs calculateurs, "d'une autre stature", qui incarnent "le type du vrai joueur, c'est-à-dire de l'homme audacieux, résolu, aux
décisions promptes et hardies, ne prenant des risques qu'après les avoir calculés." Dans la catégorie des joueurs par gloriole, l'auteur classe des hommes du XIXe siècle tels que
Jacques Laffitte (chef du gouvernement français sous Louis-Philippe Ier, de 1830 à 1831) et le duc Agénor de Gramont (ministre français des Affaires étrangères sous Napoléon III, en 1870), ainsi
qu'un dirigeant du XXe siècle caractéristique de ladite catégorie, à savoir le dictateur fasciste italien Mussolini. Parmi les joueurs calculateurs, qui sont d'une autre trempe, Duroselle
mentionne Casimir Pierre Perier dit Casimir Perier (chef du gouvernement français sous Louis-Philippe Ier, de 1831 à 1832) et des personnages historiques plus connus tels que Napoléon Ier,
Bismarck et Hitler : "Selon que la politique générale est défensive, semi-offensive ou offensive, on passe de Casimir Perier à Bismarck, et de Bismarck à Hitler. Mais dans tous les cas, le
calcul est froidement poussé à ses extrêmes. Seule l'ivresse des succès obtenus grâce à ces calculs peut pousser l'homme politique à se lancer dans l'aventure, comme Hitler le 22 juin 1941
lorsqu'il attaqua l'U.R.S.S. L'homme d'État par excellence est celui qui, comme Bismarck, sait s'arrêter, c'est-à-dire passer d'une stratégie offensive à une stratégie défensive lorsqu'il sait
que ses buts sont atteints."
Du côté des prudents, l'auteur évoque le roi des Français Louis-Philippe Ier (régnant de 1830 à 1848, adepte d'une politique étrangère faite de modération) et le Premier ministre
britannique Neville Chamberlain (au pouvoir de 1937 à 1940), ce dernier représentant un cas extrême où la prudence prend la forme du renoncement, vis-à-vis de la politique expansionniste menée
par Hitler : "Face à un joueur extrêmement audacieux, l'extrême prudence peut devenir imprudente."
"Entre les joueurs et les prudents", Duroselle, en outre, n'oublie pas d'évoquer "des personnages bien difficiles à classer, tels Napoléon III" qui "mêle à un certain goût
du risque dans les décisions une extrême irrésolution dans l'exécution de ces décisions." Enfin, passant du plan politique à celui de la stratégie, l'auteur constate que l'on
retrouve "la même opposition entre les joueurs et les prudents", et que du côté des joueurs, on peut tout autant distinguer des joueurs frivoles comme le général français Nivelle
(pendant la Première Guerre Mondiale) et de grands joueurs calculateurs tels que le général allemand Ludendorff (également pendant la Première Guerre Mondiale) et l'Empereur des Français Napoléon
Ier, vainqueur à Austerlitz (1805).
"On peut, naturellement, ajouter à
l'infini d'autres variations sur les hommes d'État. Celles qui précèdent nous paraissent à la fois les plus fréquemment utilisées dans les textes et les plus aisées à discerner. On aurait
beaucoup plus de peine à distinguer par exemple l'intelligent du non-intelligent, car il y a sur ce point une vaste part d'appréciation subjective. De même pour l'émotionnel et le calculateur
froid. Car la décision peut être prise sous l'inspiration d'une passion profonde, et sa réalisation être savamment et cyniquement calculée. De même encore pour l'ambitieux et le satisfait, car
il est impossible d'imaginer un homme d'État, hormis le cas de l'hérédité monarchique, qui serait venu au pouvoir sans ambition. « La politique, a écrit Louis Barthou (1), c'est l'art, la
volonté, la passion de gouverner. Ceux qui ne l'aiment pas en prennent difficilement l'habitude ; ceux qui l'aiment y renoncent plus difficilement encore ». D'ailleurs, les limites sont souvent
bien confuses entre l'ambition personnelle et la politique ambitieuse sous prétexte d'intérêt national.
Mieux vaut donc choisir pour les analyses historiques des alternatives plus nettes et plus claires."
(1) - Dans Le politique, Paris, 1923, 128 p., p. 16.
(Introduction à l'histoire des relations internationales, Paris, Armand Colin, 1964, 4e édition 1991, rééd.
Pocket, coll. "Agora", 1997, Chapitre 9, p. 309)
Interrompons là mes citations, en espérant
qu'elles vous auront donné envie d'en savoir plus... J'ai évoqué cette partie du livre comme si cela avait été fait de façon orale, sans souci de plan précis ou d'exposé méthodique. Aussi ne
puis-je à présent qu'inviter vivement mes lecteurs à lire l'ensemble de l'ouvrage de Renouvin et Duroselle, lequel est considéré de nos jours, à juste titre, comme un classique de
l'historiographie contemporaine, dont la lecture reste très instructive en ce début du XXIe siècle. J'ai, pour ma part, acquis mon exemplaire de cette Introduction à l'histoire des
relations internationales en juillet 1998, lorsque j'étais lycéen, et aujourd'hui, plus de dix ans après, je continue de parcourir, de temps à autre, ce livre avec intérêt, afin de me
rappeler son précieux contenu, toujours utile à la réflexion historique... et politique.
Cordialement, :-)
Hyarion.
(De gauche à droite et de haut en bas : Détail du tableau Louis XV [portrait de
Louis XV en buste], pastel sur papier bleu, le visage rapporté sur un empiècement, par Maurice-Quentin Delatour [1704-1788], Paris, Musée du Louvre ; Gravure d'un portrait de Benjamin Franklin,
d'après un tableau peint par Joseph-Siffred Duplessis [1725-1802], reproduite sur un billet de 100 dollars des Etats-Unis d'Amérique, Détail du tableau Portrait de Maximilien de
Robespierre, huile sur toile [fin du XVIIIe siècle] par un peintre anonyme de l'école française, Paris, Musée Carnavalet, Détail du tableau inachevé Le général Bonaparte [futur
Napoléon Ier], huile sur toile [1797-1798] par Jacques Louis David, Paris, Musée du Louvre ; Couverture du livre Introduction à l'histoire des relations internationales de Pierre
Renouvin et Jean-Baptiste Duroselle, réédité en format de poche chez Pocket en 1997 ; Le cardinal de Richelieu, huile sur toile [vers 1639] par Philippe de Champaigne, Paris, Musée du
Louvre ; Louis XVI, roi de France [portrait équestre en roi citoyen], huile sur toile [1791] par Jean-Baptiste-François Carteaux, Versailles, Musée national des Châteaux de Versailles
et de Trianon ; Détail du tableau Napoléon Ier à la bataille de Wagram, 6 juillet 1809, huile sur toile [vers 1835] par Horace Vernet, Versailles, Musée national des Châteaux de
Versailles et de Trianon ; Mars et Vénus, huile sur toile [vers 1720-1725] par Giambattista Pittoni, Paris, Musée du Louvre ; De gauche à droite : Joseph [Iossif] Vissarionovitch
Djougachvili dit Joseph Staline, Vladimir Ilitch Oulianov dit Lénine, et Mikhaïl Ivanovitch Kalinine au VIIIe Congrès du Parti communiste [bolchevique] de Russie, en mars 1919, photographie ;
"The pilot leaves the ship" ["Le pilote quitte le navire"], caricature de Sir John Tenniel, publiée dans le journal satirique britannique Punch, en mars 1890, et montrant
l'Empereur allemand Guillaume II [en haut] regardant partir le chancelier allemand Otto von Bismarck, contraint d'abandonner le pouvoir par volonté de l'Empereur ; De gauche à droite, les
"Quatre grands" ["Big four"] représentants les principaux pays vainqueurs à l'issue de la Première Guerre Mondiale [1914-1918] : le Premier ministre britannique David Lloyd George, le chef du
gouvernement italien Vittorio Orlando, le chef du gouvernement français [Président du Conseil] Georges Clémenceau et le Président des États-Unis d'Amérique Woodrow Wilson, lors de la conférence
de la paix de Paris, le 27 mai 1919, photographie par Edward N. Jackson ; Photographie non datée de Franklin Delano Roosevelt [président des États-Unis d'Amérique de 1933 à 1945], derrière un
micro, photographie de l'Agence France Presse, ©AFP/Archives ; Détail du tableau Bataille d'Austerlitz, 2 décembre 1805, huile sur toile [1810] par le baron François Gérard,
Versailles, Musée national des Châteaux de Versailles et de Trianon)
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