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"Sarkozy, il faut lui marcher dessus. Pour deux raisons. Un, c'est la seule chose qu'il comprenne. Deux, ça porte chance." (Jacques Chirac)


(Jacques Chirac, par Kiro)

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Galerie des Présidents de la Ve République

Mardi 5 juin 2007 2 05 06 2007 23:58
On me dit qu'il faudrait que je remette un peu de débat sur ce blog... Soit. Puisque la campagne des élections législatives est ennuyeuse au possible, je vous propose une galerie des présidents de la Ve République française, qui, je l'espère, pourra être de nature à vous faire réagir, chers lecteurs. :-)
A tout seigneur, tout honneur, comme on dit : commençons par le premier président de notre Ve République bientôt cinquantenaire... Commençons par Charles de Gaulle, né le 22 novembre 1890 à Lille (Nord), mort le 9 novembre 1970 à Colombey-les-Deux-Églises (Haute-Marne), président élu le 21 décembre 1958 au suffrage universel indirect, et réélu le 19 décembre 1965 au suffrage universel direct.

Sa vie fut digne d'un roman épique. Militaire de carrière, issue d'une famille catholique et patriote, fils d'Henri de Gaulle, professeur de lettres et d'histoire se disant "monarchiste de regret" tout en exprimant des opinions dreyfusardes, plutôt rares dans son milieu, au moment de l'affaire Dreyfus, Charles de Gaulle fut un officier combattant de la Première Guerre Mondiale, avant d'être un officier anti-conformiste durant l'entre-deux-guerres, écrivant plusieurs ouvrages de réflexion politique et de stratégie militaire, dans lesquels il a notamment préconisé l'usage des blindés. Puis vint la Deuxième Guerre Mondiale... Général de brigade pendant la bataille de France en mai 1940, il devint, le mois suivant, sous-secrétaire d'Etat à la Défense nationale dans le cabinet Reynaud. Vint ensuite l'armistice, et
le moment pour De Gaulle d'entrer dans l'histoire... Car avant d'être le créateur de la Ve République, le général de Gaulle est d'abord l'homme du 18 Juin.
En 1940, au moment où la France a connu la pire débâcle de toute son histoire, De Gaulle a refusé de se résigner à ce qui semblait inéluctable à la majorité des Français : il a refusé la défaite, l'asservissement humiliant de la nation, le régime collaborationniste et antisémite de Vichy, l'occupation nazie et fasciste du territoire national. Refusant l'armistice, il a lancé, depuis Londres, le 18 juin 1940, un appel à la résistance. Chef de la France Libre, il a crée le Comité français de libération nationale, en 1943 à Alger, qui devint le Gouvernement Provisoire de la République Française (GPRF) en juin 1944, avant de s'installer dans Paris libéré en août 1944, sous la présidence de De Gaulle. Alors que les Alliés anglo-américains avaient envisagés de mettre en place, dès leur arrivée en France, un gouvernement militaire d'occupation chargé d'administrer les territoires libérés, De Gaulle, toujours soucieux de l'indépendance nationale et fort de l'appui des populations, a réussi à imposer, dès la Libération, l'autorité des représentants du Gouvernement Provisoire et la restauration de la légalité républicaine. Il a donné le droit de vote aux femmes, permis à la France de siéger au Conseil de sécurité de l'ONU et engagé une politique économique et sociale novatrice (avec l'instauration de la Sécurité Sociale notamment), avant de démissionner en janvier 1946, faute de pouvoir s'entendre avec l'Assemblée Constituante.

Après une traversée du désert, il a été rappelé au pouvoir, à la faveur de la crise algérienne, en mai 1958, et il fit approuver par référendum, le 28 septembre 1958, une nouvelle Constitution fondant la Ve République, qui est encore la notre aujourd'hui. Elu premier président de la nouvelle république le 21 décembre par un collège électoral de 83 000 notables, il entra en fonction le 8 janvier 1959. Il pratiqua une politique étrangère originale, basée sur une indépendance nationale s'appuyant notamment sur une Europe économique, la réconciliation franco-allemande, et une défense nucléaire française. Il révisa la Constitution en 1962 pour instituer l'élection du président de la République au suffrage universel direct, faisant adopter la révision par référendum le 28 octobre 1962. Puis il y eu l'élection présidentielle de décembre 1965, gagnée par Charles de Gaulle contre François Mitterrand, au second tour ; le retrait de la France de l'OTAN en 1966 ; les élections législatives de 1967, remportées d'un siège par le général de Gaulle grâce aux Républicains Indépendants de Valéry Giscard d'Estaing, les évènements des mois de mai et juin 1968, qui ont ébranlé le régime sans pour autant le renverser ; et enfin, le départ-démission de De Gaulle, le 28 avril 1969, après l'échec du "référendum-question de confiance" du 27 avril.

Je me souviens qu'à l'époque où j'ai encore jeune collégien - c'était il y a plus de dix ans maintenant -, on m'avait demandé d'écrire une rédaction en classe, sur le thème "Quel personnage auriez-vous aimé être"... Après avoir un peu réfléchi, j'avais choisi Charles de Gaulle, simplement, sans avoir subi l'influence de quiconque. Je me souviens que ma rédaction, dans laquelle j'avais cité de mémoire des dates et évènements historiques, avait été alors assez remarquée, et dans la mesure où je l'avais rédigé en classe sans préparation, ma professeure de français de l'époque n'avait pu que me donner une bonne note. Par timidité et par soucis de ne pas me mettre trop en avant, ni d'être stupidement étiqueté, j'avais préféré dire à mes camarades qui me demandaient pourquoi j'avais choisi De Gaulle, que j'aurai pu écrire aussi bien quelque-chose sur n'importe quel autre personnage, mais, en réalité, je n'aurai pu en choisir aucun autre, car Charles de Gaulle m'apparaissait déjà à l'époque comme un modèle, tant sur le plan historique que politique. Sa solitude face à son destin, sa volonté, son courage, sa droiture, son sens de l'honneur et du devoir, étaient déjà exemplaires pour moi, à l'époque, et bien entendu le sont encore aujourd'hui.

Je ne suis pas de droite, et ne le serai jamais. Dès lors, pourquoi éprouver un tel respect, une telle admiration, pour De Gaulle ? Parce que celui-ci incarne, aujourd'hui comme hier, bien autre chose que la droite. Charles de Gaulle méprisait les partis politiques, et ne manquait pas d'éprouver de la défiance à l'égard d'une droite qui, certes, le soutenait, mais qui ne l'aimait pas et qui le lui fit d'ailleurs bien sentir en 1969. En juin 1968, déjà, De Gaulle savait que la victoire massive des gaullistes aux élections législatives n'était pas la sienne, bien qu'elle fut remportée en son nom. En 1969, ceux qui avaient quelque intérêt à ce qu'il parte se sont objectivement joints à ses ennemis pour le pousser vers la sortie. Il est vrai que De Gaulle avait un projet innovant, prévoyant l’introduction des salariés et des syndicats dans les conseils de gestion des entreprises : cela était forcément de nature à mobiliser contre lui aussi bien la droite amoureuse de l'argent qu'une gauche qui, à l'évidence, ne se sentait pas vraiment obligée de soutenir un tel projet... Finalement, c'est sur un autre projet - celui de la régionalisation et de la réforme du Sénat - que De Gaulle se vit signifier son renvoi, avec la victoire du "non" au référendum du 27 avril 1969. Constitutionnellement parlant, il n'était pas obligé de partir, mais étant fidèle à ses principes, il a fait ce n'importe-quel homme d'Etat responsable aurait fait sa place (et que Jacques Chirac aura été, évidemment, incapable de faire, bien que les occasions n'aient pas manqué) : il a démissionné. Jusqu'au bout, De Gaulle aura été exemplaire.

Ainsi, je l'avoue bien volontiers, j'aimerai que la France soit dirigé par un homme - ou une femme -de la trempe de De Gaulle... Avec Nicolas Sarkozy de Nagy-Bocsa, chacun l'aura compris, on est vraiment très loin du compte...
Pourtant, durant la dernière campagne électorale présidentielle, l'actuel chef de l'Etat n'a pas ménagé sa peine pour essayer de s'inscrire dans la lignée de De Gaulle. Sarkozy, le candidat de l'argent, le partisan d'une "autonomie" de la France - plutôt que d'une indépendance - à l'égard des Etats-Unis d'Amérique, s'est senti obligé d'aller se recueillir sur la tombe du général de Gaulle à Colombey-les-Deux-Églises, le 16 avril dernier, à six jours du premier tour de l'élection présidentielle. Erik Emptaz, dans le Canard Enchaîné, avait alors plus ou moins résumé l'état d'esprit qui est encore le mien aujourd'hui vis-à-vis de cet "évènement" :

« DEBOUT LES MORTS !

Ce n'est pas une photo de presse, c'est une image pieuse dans "le Figaro" de mardi [17 avril]. Seul et comme en prière au pied de la croix de Lorraine, Sarko, en pèlerinage à Colombey-les-Deux-Églises, et sous un rai de lumière céleste. Touché par la grâce, il a vu de Gaulle comme Bernadette Soubirous a vu la Vierge. Et quand il en parle, ce ne sont pas des petites phrases mais une homélie qui sort de la bouche du nouveau converti, qui ne s'était pas, en tout cas jusque-là, fait remarquer par sa piété pour saint Charles de Colombey.
 Sans doute est-ce parce que le gaullisme doit relever de l'acquis plutôt que l'inné. Si Sarko n'a pas le gène du Général, il coifferait volontiers son képi, fût-il trop grand pour lui. Car, il l'a répété, il aime ce "symbole de l'espérance qui espérait encore et a fait espérer des millions de gens". Et, même s'il ne reste pas tant de millions de gaullistes, Sarko agit quand il regarde vers de Gaulle au ciel comme il le fait en lorgnant vers son extrême droite : "Le Pen ne m'intéresse pas, son électorat, si." Il en va de même avec le gaullisme : "ses valeurs n'ont pas pris une ride", mais ce ne sont pas les rides qui intéressent Sarko, seulement les électeurs qui partagent encore ses valeurs.
 Et, en ce sens, il n'a pas lésiné sur l'icône de Colombey, "témoignage d'une époque où la France ne doutait pas d'elle-même". Sarko, lui, ne doute de rien. Pour parler "à tous les Français sans exception, pour aimer la France, aimer chaque Français", une semaine il est Jaurès, Blum ou Guy Môquet, la suivante Maurras ou Le Pen. Et dans les derniers jours avant le premier tour, voilà de Gaulle au plus haut des cieux. Pour faire bonne mesure, il rajoute Jean-Paul II, homme "d'ouverture, de tolérance et de fermeté". D'obscurantisme aussi. Mais quand on ratisse large il ne faut pas finasser. Gaullisme et piété. Debout les morts, il faut aller voter !
[...]
»

(Erik Emptaz, in Le Canard Enchaîné N°4512, 18 avril 2007)

De fait, Sarkozy l'a avoué lui-même : son pèlerinage à Colombey était une comédie...

« Aveu méritoire

 En rentrant de Colombey-les-Deux-Églises, lundi soir [16 avril], Sarkozy a justifié devant ses lieutenants sa stratégie de fin de campagne :
 "A quelques jours du premier tour, il ne faut pas avoir peur d'utiliser de grosses ficelles, comme je l'ai fait aujourd'hui en allant me recueillir sur la tombe de De Gaulle et en célébrant Jean-Paul II."
 On ne le lui fait pas dire !
»

(Le Canard Enchaîné N°4512, 18 avril 2007)

Peut-on encore se prétendre gaulliste aujourd'hui ? En tant que mouvement politique, le gaullisme est probablement mort depuis longtemps, au plus tôt avec le général de Gaulle en 1970, au plus tard avec l'assassinat politique de Jacques Chaban-Delmas commis par Jacques Chirac en 1974... Une doctrine gaulliste aurait-elle malgré tout survécu ? Selon l'inénarable Charles Pasqua, le gaullisme existait déjà avant De Gaulle... alors pourquoi pas après ? Je n'ai pas d'avis définitif sur cette question... Le fait est, de toute façon, que le gaullisme est bien plus souvent instrumentalisé dans un but électoraliste qu'il n'est réellement appliqué dans l'action gouvernementale...
Reste, en tout cas, une "certaine idée de la France" que De Gaulle incarnait, et le souvenir de celui qui fut un homme d'Etat, un vrai, devenu une des grandes figures de l'histoire de notre pays : ce souvenir ne doit pas s'éteindre et ne s'éteindra pas.

Cette évocation de Charles de Gaulle paraitra sans doute à certains quelque peu dithyrambique... Pourtant, je pourrai aussi avoir des choses à dire sur les défauts du personnage, qui n'en manquait pas. Mais quand je me penche sur les cas de ceux qui lui ont succédé à la présidence de la République, je me dis que quels qu'aient pu être les défauts de De Gaulle - son orgueil, ses préjugés sociaux propres à sa génération, etc. -, je les préfère, de loin, aux défauts de ses successeurs à l'Élysée... De Pompidou à Sarkozy, même pour ce qui est du revers de la médaille, aucun ne lui arrive à la cheville...

Cordialement, :-)

Hyarion, le démocrate anarcho-monarchiste, résolument anti-sarkozyste.


(Illustrations : Détail du portrait officiel de Charles de Gaulle, président de la République, photographie de Jean-Marie Marcel, 1958 ; Caricature de Charles de Gaulle, par Michel Cambon, publiée in Le Jeu politique, de Stéphane Baumont, Toulouse, Editions Milan, 1997 ; Sarkozy se recueillant devant la tombe de Charles de Gaulle, à Colombey-les-Deux-Églises, le 16 avril 2007, photographie de l'agence de presse Reuters, ©Coex/Reuters)
Par Hyarion
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Jeudi 7 juin 2007 4 07 06 2007 23:57
Quelques mots sur celui qui fut le premier - et pour l'instant le seul - président de la République par intérim de l'histoire de notre pays : Alain Poher. Président de la République par intérim une première fois lors de la démission du général de Gaulle, du 28 avril au 19 juin 1969, puis une deuxième fois à la suite du décès de Georges Pompidou, du 2 avril au 27 mai 1974, Poher est souvent oublié, même si, durant ces deux intérim, il a exercé la plénitude de ses attributions.
Né le 17 avril 1909 à Ablon-sur-Seine (Val-de-Marne), et mort le 9 décembre 1996, à Paris, Alain Poher fut un résistant pendant la Seconde Guerre Mondiale, avant de devenir chef de cabinet du ministre des Finances Robert Schuman en juin 1946, puis d'être élu, en décembre de la même année, membre du premier Conseil de la République - équivalent du Sénat sous la IVe République. Le 18 mai 1952, il est élu sénateur de Seine-et-Oise, appartenant au groupe du Mouvement républicain populaire (M.R.P.) démocrate-chrétien, puis plus tard au groupe de l'Union centriste des démocrates de progrès (U.C.D.P.) en tant que sénateur du Val-de-Marne : il siègera au Sénat sans interruption jusqu'en... 1995, étant régulièrement réélu en Seine-et-Oise, puis en Val-de-Marne à partir de 1968. Membre de l'Assemblée parlementaire européenne dès sa création, en 1958, Assemblée - devenue Parlement européen en 1962 - qu'il préside de 1966 à 1969 et au sein de laquelle il siègera jusqu'en 1977, Alain Poher, européen convaincu, préconisera en 1965 la création d'une monnaie commune. Mais Poher est évidemment surtout connu pour avoir été président du Sénat du 3 octobre 1968 au 1er octobre 1992, ce qui lui donna l'occasion d'exercer à deux reprises les fonctions de chef de l'Etat par intérim, ainsi que le prévoit la Constitution de la Ve République.

En avril 1969, lors du référendum du général de Gaulle sur la régionalisation et la réforme du Sénat, Alain Poher, avec l'ensemble des sénateurs, fait, assez logiquement, campagne pour la victoire du "non", le projet de De Gaulle prévoyant de modifier la composition du Sénat et de réduire ce dernier à un rôle consultatif. Devenu président de la République par intérim suite à la démission de De Gaulle, Poher est poussé par le "cartel des non", ses amis, ses collègues, y compris par certains socialistes, à présenter sa candidature à l'élection présidentielle, le 13 mai 1969. Les sondages d'opinion lui sont d'abord favorables, Poher, candidat du Centre démocrate, bénéficiant de l'effacement de la gauche, mais son image d'homme politique de la IVe République ne tarde guère à le desservir, d'autant plus qu'il manque singulièrement de charisme, et que sa campagne se révèle bien moins efficace et organisée que celle de ces deux principaux concurrents : à droite, Georges Pompidou, ancien Premier ministre de De Gaulle, qui se présente comme l'héritier naturel du gaullisme, et à gauche, Jacques Duclos, candidat charismatique du Parti Communiste français, et habile orateur originaire des Hautes-Pyrénées. Poher réussit à se qualifier pour le deuxième tour (avec 23,30 % des suffrages), mais hésite à répondre favorablement à l'appel de Pompidou, arrivé en tête au premier tour (44,46 % des voix), qui lui demande de se retirer pour former un bloc démocrate face au candidat communiste (qui a obtenu 21,27 % des voix) : d'un côté, Poher ne veut pas devenir le candidat d'une opposition qui comprendrait les communistes, mais d'un autre côté, il ne veut pas davantage d'un ralliement du centre à la majorité présidentielle gaulliste. Finalement, Poher est plus ou moins délivré de sa position inconfortable par Jacques Duclos, lorsque ce dernier décide d'appeler à l'abstention au second tour, en déclarant notamment que, s'agissant de Pompidou et Poher, c'est "blanc bonnet et bonnet blanc". De fait, cependant, la défaite du candidat du Centre démocrate semble inéluctable, malgré le ralliement du candidat socialiste Gaston Deferre, maire de Marseille, et de Pierre Mendès France, ralliement dont il bénéficie, mais qui ne pèse guère électoralement : Deferre, candidat de la SFIO, soutenu par Mendès France au premier tour, n'a obtenu que 5,01 % des suffrages, tandis que les autres candidats de gauche - Michel Rocard pour le PSU (Parti socialiste unifié), et le trotskiste Alain Krivine de la Ligue communiste - ont, comme Duclos, appelés à l'abstention. Le 15 juin, Pompidou est élu président avec 58,21 % des voix, tandis que Poher n'obtient que 41,79 % des suffrages...

L'intérim présidentiel qu'Alain Poher assumera une nouvelle fois après la mort de Pompidou, en avril-mai 1974, se passera mieux, dans la mesure où il ne sera pas candidat, cette fois-là, à l'élection présidentielle...

Cordialement, :-)

Hyarion, le démocrate anarcho-monarchiste.
 
(Illustration : Alain Poher, président de la République par intérim, le 30 mai 1969, à l'ORTF, pendant la campagne officielle télévisée du premier tour de l'élection présidentielle de 1969, photo extraite d'une archive de l'Institut National de l'Audiovisuel [INA])
Par Hyarion
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Vendredi 8 juin 2007 5 08 06 2007 23:56
Né le 5 juillet 1911 à Montboudif (Cantal), fils d'un couple d'instituteurs, Georges Pompidou, normalien et agrégé de lettres, professeur de français-latin-grec au lycée Saint-Charles de Marseille en 1935, puis au lycée Henri-IV à Paris en 1938, ne fut pas un résistant particulièrement actif pendant la Seconde Guerre Mondiale. Cela ne l'empêcha pas, toutefois, de devenir un chargé de mission au cabinet du général de Gaulle au Gouvernement Provisoire de la République Française (GPRF) en septembre 1944. En 1953, il entra à la banque Rothschild où il occupa rapidement les fonctions de directeur général et d'administrateur de plusieurs sociétés. Après avoir été, en 1958, directeur de cabinet du général de Gaulle - alors dernier président du Conseil de la IVe République -, puis membre du Conseil constitutionnel en 1959, après l'élection de De Gaulle à la présidence de la République, Pompidou fut nommé Premier ministre par ledit De Gaulle, en avril 1962, à la place de Michel Debré (père de l'inénarrable Jean-Louis Debré). Pendant la crise de mai 1968, il s'efforça d'apaiser la situation, engagea les négociations de Grenelle entre les représentants du gouvernement, des syndicats et des organisations patronales - Jacques Chirac, alors jeune secrétaire d'État aux Affaires Sociales faisant notamment partie des négociateurs. Les accords de Grenelle, signés le 27 mai 1968, aboutiront essentiellement à une augmentation de 25 % du salaire horaire minimum et de 10 % en moyenne des salaires réels, ainsi qu'à une baisse du temps de travail (40 heures par semaine). Ils prévoiront aussi la création de la section syndicale d’entreprise, actée dans la loi du 27 décembre 1968.  Comprenant que les émeutiers et les grévistes se sont discrédités par leurs excès, Pompidou préconise de dissoudre l’Assemblée Nationale pour sortir de la crise, mais après la victoire gaulliste aux élections législatives de juin 1968, De Gaulle, qui n'avait suivi le conseil de son Premier ministre que de mauvaise grâce, le contraint à présenter sa démission le 10 juillet et le remplace par Maurice Couve de Murville.
L'année suivante, suite à la victoire du "non" au référendum d'avril 1969, et à la démission de De Gaulle, il se pose en héritier politique du général, et est élu président de la République, le 15 juin 1969, contre le centriste Alain Poher, président par intérim dont j'ai déjà eu l'occasion de parler.
Entré en fonctions le 19 juin, Pompidou choisit comme Premier ministre, dès le lendemain, le gaulliste Jacques Chaban-Delmas, grand résistant pendant la Seconde Guerre Mondiale, maire de Bordeaux depuis 1947, ancien ministre de plusieurs gouvernements de la IVe République - notamment dans celui de Pierre Mendès France en 1954-1955 - et président de l'Assemblée Nationale depuis 1958. Chaban-Delmas, conseillé notamment par Jacques Delors, lança alors le slogan et le projet de la "nouvelle société". Le 16 septembre 1969, il prononça à la tribune de l'Assemblée Nationale, une importante déclaration de politique générale, précisemment consacrée au thème de cette société nouvelle qu'il souhaitait "prospère, jeune, généreuse et libérée", et ayant encore une certaine résonnance aujourd'hui...

« La nouvelle société »

« Le malaise que notre mutation accélérée suscite tient, pour une large part, au fait multiple que nous vivons dans une société bloquée. Mais l'espoir, qui peut mobiliser la nation, il nous faut le clarifier, si nous voulons conquérir un avenir qui en vaille la peine.

De cette société bloquée, je retiens trois éléments essentiels, au demeurant liés les uns aux autres de la façon la plus étroite : la fragilité de notre économie, le fonctionnement souvent défectueux de l'État, enfin l'archaïsme et le conservatisme de nos structures sociales.

Notre économie est encore fragile. Une preuve en est que nous ne pouvons accéder au plein emploi sans tomber dans l'inflation. C'est cette tendance à l'inflation qui nous menace en permanence d'avoir à subir la récession ou la dépendance.

Pourquoi cette fragilité ? Avant tout, à cause de l'insuffisance de notre industrie.

[…]

En effet, le fonctionnement défectueux de l'État et l'archaïsme de nos structures sociales sont autant d'obstacles au développement économique qui nous est nécessaire.

Tentaculaire et en même temps inefficace : voilà, nous le savons tous, ce qu'est en passe de devenir l'État, et cela en dépit de l'existence d'un corps de fonctionnaires, très généralement compétents et parfois remarquables.

Tentaculaire, car, par l'extension indéfinie de ses responsabilités, il a peu à peu mis en tutelle la société française tout entière.

Cette évolution ne se serait point produite si, dans ses profondeurs, notre société ne l'avait réclamée. Or c'est bien ce qui s'est passé. Le renouveau de la France après la Libération, s'il a mobilisé les énergies, a aussi consolidé une vieille tradition colbertiste et jacobine, faisant de l'État une nouvelle providence. Il n'est presque aucune profession, il n'est aucune catégorie sociale qui n'ait, depuis vingt-cinq ans, réclamé ou exigé de lui protection, subventions, détaxation ou réglementation.

Mais, si l'État ainsi sollicité a constamment étendu son emprise, son efficacité ne s'est pas accrue car souvent les modalités de ses interventions ne lui permettent pas d'atteindre ses buts.

Est-il besoin de citer des exemples ?

Nos collectivités locales étouffent sous le poids de la tutelle. Nos entreprises publiques, passées sous la coupe des bureaux des ministères, ont perdu la maîtrise de leurs décisions essentielles : investissements, prix, salaires. Les entreprises privées elles-mêmes sont accablées par une réglementation proliférante.

Le résultat de tout cela ? C'est d'abord le gonflement des masses budgétaires. C'est ensuite, pour les partenaires de l'État, un encouragement à la passivité et à l'irresponsabilité.

Et si encore toutes nos interventions, qu'il s'agisse de prélèvements fiscaux ou des subventions publiques, atteignaient leur but ;

Mais il s'en faut de beaucoup.

Notre système fiscal est ressenti comme étant à bien des égards affecté par l'inégalité et faussé par la fraude.

[…]

Nous sommes encore un pays de castes. Des écarts excessifs de revenus, une mobilité sociale insuffisante maintiennent des cloisons anachroniques entre les groupes sociaux. Des préjugés aussi : par exemple dans une certaine catégorie de la population non ouvrière, à rencontre des métiers techniques ou manuels.

J'ajoute que ce conservatisme des structures sociales entretient l'extrémisme des idéologies. On préfère trop souvent se battre pour des mots, même s'ils recouvrent des échecs dramatiques, plutôt que pour des réalités. C'est pourquoi nous ne parvenons pas à accomplir des réformes autre­ment qu'en faisant semblant de faire des révolutions. (Applaudissements sur les bancs de l'union des démocrates pour la République, du groupe des républicains indépendants et sur de nombreux bancs du groupe Progrès et démocratie moderne.) La société française n'est pas encore parvenue à évoluer autrement que par crises majeures.

Enfin, comme Tocqueville l'a montré, et ceci reste toujours vrai, il existe un rapport profond entre l'omnipotence de l'État et la faiblesse de la vie collective dans notre pays. (Applaudissements sur les mêmes bancs.)

Les groupes sociaux et les groupes professionnels sont, par rapport à l'étranger, peu organisés et insuffisamment représentés. Ceci ne vise aucune organisation en particulier mais les concerne toutes, qu'il s'agisse des salariés, des agriculteurs, travailleurs indépendants, des employeurs : le pourcentage des travailleurs syndiqués est particulièrement faible. Tout récemment encore, le malentendu sur l'assurance-maladie des non-salariés n'a été rendu possible que par l'insuffisance d'autorité des organisations professionnelles. (Applaudissements sur les mêmes bancs.)

La conséquence de cet état de choses est que chaque catégorie sociale ou professionnelle, ou plutôt ses représentants, faute de se sentir assez assurés pour pouvoir négocier directement de façon responsable, se réfugient dans la revendication vis-à-vis de l'État, en la compliquant souvent d'une surenchère plus ou moins voilée. A un dialogue social véritable, se substitue ainsi trop souvent un appel à la providence de l'État, qui ne fait que renforcer encore son emprise sur la vie collective, tout en faisant peser un poids trop lourd sur l'économie tout entière.

Ce tableau a été volontairement brossé en couleurs sombres. Je le crois nécessaire, comme je crois aussi que les Français sont aujourd'hui en état de le considérer et d'en tirer les leçons. C'est aussi parce que j'ai la conviction que nous entrons dans une époque nouvelle, où de grands changements sont possibles, et qu'en accord avec le Président de la République, avec le Gouvernement tout entier et, je l'espère, avec votre appui et votre soutien, j'ai la volonté d'entreprendre ces grands changements.

On me dira qu'il ne faut pas sous-estimer l'importance des forces de résistance au changement.

Je le sais bien. Il y a un conservateur en chacun de nous, et ceci est vrai dans chacune des tendances de l'opinion, y compris celles qui se réclament de la révolution. (Applaudissements sur les bancs de l'union des démocrates pour la République, du groupe des républicains indépendants et sur plusieurs bancs du groupe Progrès et démocratie moderne.) Je le sais d'autant mieux que je le comprends.

Depuis vingt ans, la France, après avoir longtemps retardé les échéances et les mutations, s'est trouvée obligée de les affronter toutes à la fois : explosion démographique, bouleversement technologique, décolonisation, urbanisation, et maintenant compétition internationale pleine et entière.

Comment chacun de nous n'aurait-il pas, sur tel ou tel point, un réflexe de conservation ? Réflexe d'autant plus justifié que nous avons, en effet, bien des choses excellentes à conserver. Car nous sommes un vieux peuple, et nous avons beaucoup accumulé.

Et pourtant, je suis certain que nous devons aujourd'hui nous engager à fond dans la voie du changement.

II y a à cela deux raisons principales :

La première est que, si nous ne le faisons pas, nous nous exposerions à un avenir qui ne serait guère souriant.

D'une part, nous risquerions de « décrocher » durablement par rapport aux grands pays voisins qui, par suite de circonstances diverses, ont commencé plus tôt que nous la révolution du développement économique et qui sont bien décidés à la poursuivre. Et il n'y a pas loin du retard économique à la subordination politique.

D'autre part, notre existence en tant que nation serait elle-même menacée. Nous sommes, en effet, une société fragile, encore déchirée par de vieilles divisions et, faute de pouvoir maintenir notre équilibre dans la routine et la stagnation, nous devons le trouver dans l'innovation et le développement.

La seconde raison, la raison positive, c'est que la conquête d'un avenir meilleur pour tous justifie à elle seule tous les efforts, tous les changements.

Il y a peu de moments dans l'existence d'un peuple où il puisse autrement qu'en rêve se dire : « Quelle est la société dans laquelle je veux vivre » et aussi construire effectivement cette société.

J'ai le sentiment que nous abordons un de ces moments. Nous commençons en effet à nous affranchir de la pénurie et de la pauvreté, qui ont pesé sur nous depuis des millénaires.

Le nouveau levain de jeunesse, de création, d'invention qui secoue notre vieille société peut faire lever la pâte de formes nouvelles et plus riches de démocratie et de participation, dans tous les organismes sociaux comme dans un État assoupli, décentralisé, désacralisé. Nous pouvons donc entreprendre de construire une nouvelle société.

Cette nouvelle société à laquelle nous aspirons, il serait vain de prétendre en fixer à l'avance tous les contours. Il faut laisser à l'avenir ce qui n'appartient qu'à lui et c'est la spontanéité du corps social qui en décidera.

Mais il est permis, il est même nécessaire d'en esquisser dès à présent les grands traits.

Cette nouvelle société, quant à moi, je la vois comme une société prospère, jeune, généreuse et libérée.

Une société prospère, parce que chacune des fins essentielles de notre vie collective suppose que nous disposions de grandes possibilités matérielles : parce que c'est la prospérité qui permet de faire passer le droit dans les faits et le rêve dans la réalité. Une société prospère, c'est-à-dire une société dans laquelle chacun des gestes qui concourent à la production soit plus efficace, parce qu'il incorpore plus de savoir et s'inscrit dans une organisation plus réfléchie et prend appui sur une plus grande quantité de capital accumulé.

Mais si la prospérité conditionne tout, elle n'est pas tout. L'exemple de pays plus avancés que nous dans la voie du développement économique le montre. La prospérité est nécessaire pour édifier une société meilleure : elle n'est pas suffisante, à beaucoup près, aux yeux de ceux qui ne manquent pas d'ambitions humaines.

Les mots qui les ont désignées, ces ambitions - liberté, égalité, fraternité - ont perdu, il est vrai, une partie de leur poids, d'abord parce qu'ils sont anciens, ensuite, peut-être, parce qu'ils sont abstraits. Mais c'est à nous qu'il appartient de leur donner un sens nouveau, une réalité nouvelle et concrète, que seul rend possible le développement économique.

Une société libérée, celle dont nous rêvons, est une société qui, au lieu de brider les imaginations, leur offre des possibilités concrètes de s'exercer et de se déployer.

C'est pourquoi notre société nouvelle aura tout d'abord le visage de la jeunesse. La vague démographique des vingt-cinq dernières années nous offre une chance unique de rajeunissement. En outre, l'éclosion des talents est souvent plus précoce aujourd'hui qu'il y a un siècle.

Comment refuserions-nous, au nom de principes caducs et en nous accrochant à des structures périmées, d'offrir à notre jeunesse une participation pleine et entière à la construction de l'avenir, de son avenir ?

Mais cette société ne sera vraiment la sienne, et du coup pleinement la nôtre, que, si elle est plus généreuse.

C'est sous l'égide de la générosité que je vous propose de placer notre action. Nous devons aller au-delà d'un égalitarisme de façade qui conduit à des transferts importants sans faire disparaître pour autant les véritables pauvretés morales et matérielles. Nous devons, par une solidarité renforcée, lutter contre toutes les formes d'inégalité des chances.

Nous devons aussi apprendre à mieux respecter la dignité de chacun, admettre les différences et les particularités, rendre vie aux communautés de base de notre société, humaniser les rapports entre administrations et administrés, en un mot transformer la vie quotidienne de chacun. Enfin - et c'est là l'essentiel - nous devons reprendre l'habitude de la fraternité, en remplaçant mépris et indifférence par compréhension et respect.

Rien de tout cela ne sera possible sans un vaste effort d'imagination et d'organisation dans tous les domaines, visant à la fois l'éducation permanente et le libre accès à l'information, la transformation des rapports sociaux et l'amélioration des conditions et de l'intérêt du travail, l'aménagement des villes et la diffusion de la culture et des loisirs. Quelle exaltante entreprise ! »


(Extraits de la déclaration de politique générale du Premier ministre Jacques Chaban-Delmas à l'Assemblée nationale, le 16 septembre 1969)

S'appuyant sur une majorité conservatrice, Pompidou ne crut pas, hélas, au projet réformateur de la "nouvelle société" de son Premier ministre, et finit par remplacer Jacques Chaban-Delmas, en juillet 1972, par Pierre Messmer, ancien administrateur de colonies et ministre des Armées du général de Gaulle : ce fut la victoire du conservatisme pompidolien, incarné par les conseillers du président, Marie-France Garaud et Pierre Juillet.

Le 3 avril 1973, Pompidou annonça son souhait, dans un message au Parlement, de réviser la Constitution pour passer du septennat au quinquennat, mais le processus de révision sera finalement interrompu, dans la crainte d'un échec.

Atteint par la maladie de Waldenström, maladie perceptible du fait de sa dégradation physique, bien que les déclarations officielles aient fait état de simples grippes, Georges Pompidou meurt le 2 avril 1974 à Paris.
Voulant moderniser la France, on retiendra surtout le fait qu'il a favorisé l'automobile au détriment des autres modes de transport, allant jusqu'à déclarer cette énormité en 1971 : "Il faut adapter la ville à l'automobile". Sur le plan des relations internationales, il aura plus ou moins continué la politique gaullienne d'indépendance mais en l'assouplissant, notamment à l'égard des États-Unis d'Amérique et de la Grande-Bretagne, ne s'opposant pas à l'entrée de cette dernière dans la Communauté économique européenne, contrairement à De Gaulle. Il a, par ailleurs, laissé son nom au grand Centre national d'art et de culture du plateau Beaubourg, dans la 4e arrondissement de Paris, voulu par Pompidou dès 1969, mais inauguré après sa mort, en 1977, et qui abrite notamment aujourd'hui le Musée national d'Art moderne.

Cordialement, :-)

Hyarion, le démocrate anarcho-monarchiste.


(Illustrations : Georges Pompidou et Jacques Chirac lors des accords de Grenelle en mai 1968, détail d'une photographie, © La Documentation française ; Portrait officiel de Georges Pompidou, président de la République, photographie de François Pagès, 1969, © François Pagès / Paris-Match ; Jacques Chaban-Delmas, président de l'Assemblée Nationale de 1958 à 1969, de 1978 à 1981 et de 1986 à 1988, photographie sans date, © Assemblée nationale ; Jacques Chaban-Delmas, Premier ministre de 1969 à 1972, à la tribune de l'Assemblée nationale, photographie de l'Agence France Presse, © A.F.P.)
Par Hyarion
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Mardi 12 juin 2007 2 12 06 2007 23:58
Fils d'Edmond Giscard, inspecteur des Finances ayant, par une procédure devant le Conseil d'État, accolé le nom d'Estaing à son patronyme, Valéry Giscard d'Estaing, surnommé "VGE", est né le 2 février 1926, à Coblence, en Allemagne, où son père était en poste en Rhénanie occupée par l'armée française. Bachelier à 15 ans, VGE a participé, pendant la Deuxième Guerre Mondiale, alors qu'il n'avait pas encore vingt ans, aux campagnes militaires d'Alsace et d'Allemagne en 1944-1945, campagnes dont il est revenu avec la croix de guerre. Polytechnicien et énarque, entré dans les cabinets ministériels de la IVe République à 28 ans, il est élu, en 1956, député du Puy-de-Dôme, départementdont son arrière-grand-père maternel, Agénor Bardoux, fut le député de 1871 à 1881, ainsi que son grand-père maternel Jacques Bardoux de 1946 à 1955. En 1958, il vote l'investiture de De Gaulle, et à partir de là, sa carrière politique devient fulgurante : secrétaire d'Etat aux Finances en janvier 1959, Giscard est ministre des Finances de janvier 1962 à janvier 1966. Giscard fonde ensuite la Fédération nationale des républicains indépendants, présentée comme étant "l'élément centriste et européen de la majorité". De plus en plus critique vis-à-vis du général de Gaulle, résumant son soutien réservé à ce dernier par l'expression "oui, mais", il appelle à voter non au référendum du 27 avril 1969. Ayant soutenu la candidature de Georges Pompidou à l'élection présidentielle qui a suivit le départ de De Gaulle, il redevient ministre des Finances le 23 juin 1969, dans le gouvernement de Jacques Chaban-Delmas, et conserve ce poste en 1972, dans le gouvernement de Pierre Messmer. En janvier 1974, quelques mois avant son décès, Pompidou, malade, aurait dit : "Quand Giscard me regarde, je vois bien qu'il trouve que je ne meurs pas assez vite..."

Candidat déclaré à l'élection présidentielle dès le 8 avril 1974, VGE fait une campagne électorale efficace. Il est soutenu par le Centre démocrate de Jean Lecanuet, et par Jean-Jacques Servan-Schreiber, dit "JJSS", directeur de l'hebdomadaire l'Express, député de Meurthe-et-Moselle, et président du Parti radical valoisien. Il reçoit également le soutien opportuniste de Jacques Chirac, qui lui permet d'éliminer le candidat gaulliste Jacques Chaban-Delmas dès le premier tour, le 5 mai. Proposant "l'ouverture dans la continuité", il marque les esprits lors du débat télévisé de l'entre-deux tours - le premier du genre -, en répliquant à François Mitterrand, son adversaire du second tour : "vous n'avez pas le monopole du coeur". Le 19 mai, il est élu, à 48 ans, président de la République avec 50,81% des suffrages, et le 27 mai, nomme Jacques Chirac Premier ministre.

Le début de son septennat est marqué par des réformes importantes : abaissement de l'âge électoral de 21 ans à 18 ans, en juillet 1974 ; modification du statut de l'ORTF (Office de Radiodiffusion-Télévision Française) en août ; autorisation de vente des produits contraceptifs et de leur remboursement ; loi sur l'interruption volontaire de grossesse (IVG), dite loi Veil, en décembre 1974 ; loi Haby démocratisant l'enseignement secondaire ; institution du divorce par consentement mutuel en juillet 1975 ; généralisation du régime de la Sécurité sociale. En octobre 1974, une importante réforme constitutionnelle a été adoptée par le Parlement réuni en Congrès à Versailles : la saisine du Conseil constitutionnel par soixante députés et soixante sénateurs est désormais autorisé, ce qui donne la possibilité à la minorité politique d'avoir juridiquement raison face à la majorité.

Concernant la politique étrangère, c'est sur l'initiative de Giscard d'Estaing qu'est crée, en 1975, le "G6", groupe de six pays parmi les plus industrialisés du monde, à savoir les États-Unis, le Japon, l'Allemagne, le Royaume-Uni, la France et l'Italie, dont les chefs d'État ou de gouvernement conviennent de se réunir annuellement lors d'un sommet organisé afin de discuter des affaires du monde de façon informelle. Le premier sommet du "G6" a lieu entre les six chefs d'États fondateurs en France, au château de Rambouillet, du 15 au 17 novembre 1975. Dès 1976, le "G6" devient le "G7", avec l'arrivée du Canada dans le groupe. Plus tard, la Russie ayant rejoint ledit groupe en 1998, il deviendra le "G8", dont le dernier sommet en date a eu lieu la semaine dernière, du 6 au 8 juin 2007, à Heiligendamm, en Allemagne.

Voulant être un président de la République d'un nouveau genre, VGE tente une démarche originale, théorisée notamment dans son livre Démocratie française en 1976, celle d'instaurer une "République du centre", et de "décrisper la vie politique".
Ce sera un échec. Bien qu'ayant voulu paraître proche du peuple, à l'occasion de dîners chez des familles françaises ordinaires, de visites de prisons, ou d'invitations d'éboueurs à l'Elysée, son image se brouille peu à peu, pour devenir "monarchique".
Les difficultés s'accumulent. L'UDR (Union des Démocrates pour la République) crypto-gaulliste, dont Chirac a pris la direction en décembre 1974, pense que la politique giscardienne heurte l'électorat de droite sans convaincre les électeurs de gauche, tout en renforçant celle-ci, et Jacques Chirac dénonçant lui-même la mainmise de Giscard sur le gouvernement, il finit par démissionner de son poste de Premier ministre, de sa propre initiative, le 25 août 1976. Il fait d'abord croire à VGE qu'il veut se retirer de la vie politique, et qu'il envisage même de créer une galerie d'art, mais en décembre 1976, il fonde le RPR (Rassemblement pour la République), nouveau parti crypto-gaulliste, et en mars 1977, se fait élire maire de Paris contre le candidat giscardien Michel d'Ornano. En 1979, le successeur de Chirac au poste de Premier ministre, Raymond Barre, doit utiliser, pour la première fois depuis plus de dix ans, l'article 49-3 de la Constitution, le groupe RPR à l'Assemblée nationale ayant refusé de voter le budget pour 1980. A cette époque, le chômage est devenu un problème majeur, le cap du million de chômeurs étant été franchi dès la fin de l'année 1975, la France comptant à la fin de l'année 1980, plus de 1,5 million de chômeurs... Le gouvernement de Raymond Barre, suite à la victoire de la droite aux élections législatives de 1978, pratique une politique économique libérale, réduisantnotamment les dépenses publiques, et encourageant fiscalement les placements boursiers. Barre, à la fin du septennat de Giscard, est devenu si impopulaire, que le président lui demande de rester à l'écart de la campagne électorale qui s'annonce. VGE est également empêtré dans la fameuse "affaire des diamants de Bokassa", révélée par le Canard Enchaîné en octobre 1979, le président étant accusé d'avoir reçu de Bokassa Ier, empereur déchu de Centrafrique, des diamants en cadeau, lorsqu'il était ministre des Finances...

Valéry Giscard d'Estaing est néanmoins candidat déclaré à sa propre succession à l'Elysée le 2 mars 1981, sept semaines avant le premier tour de l'élection présidentielle. Mitterrand, Chirac, et le communiste Georges Marchais sont également candidats. La campagne de VGE est mauvaise. Le 26 avril, au soir du premier tour, il n'arrive en tête qu'avec 2,5 points d'avance par rapport à son principal concurrent, François Mitterrand, avec 28,32% des suffrages pour Giscard contre 25,85% pour le candidat socialiste. Jacques Chirac, qui a obtenu 17,99% des voix, n'apporte son soutien à Giscard, pour le second tour, que du bout des lèvres... François Mitterrand apparait en position de force, lui qui a réussit à s'imposer à gauche, Marchais n'ayant obtenu que 15,35% des voix. Lors du débat télévisé de l'entre-deux tours, le 5 mai, il enfonce le clou face au président sortant. Rappelant ainsi que VGE l'avait qualifié, en 1974, d'"homme du passé", Mitterrand lui lance : "C'est quand même ennuyeux que dans l'intervalle, vous soyez devenu l'homme du passif." Le 10 mai 1981, Giscard perd l'élection avec 48,24% des voix contre 51,76% pour le candidat de la gauche, et, le 19 mai, dit "au revoir" aux Français lors d'une ultime allocution télévisée avant de quitter l'Elysée. Il a 55 ans.

Loin de prendre sa retraite, VGE poursuit sa carrière politique, sous les mandats présidentiels de Mitterrand et de Chirac. En 1978, il avait suscité la création de l'UDF (Union pour la Démocratie Française), confédération de divers partis du centre et de la droite non-gaulliste : il préside cette formation politique de 1988 à 1996. Député UDF du Puy-de-Dôme de 1984 à 1989, député européen de 1989 à 1993, puis à nouveau député du Puy-de-Dôme de 1993 à 2002, il est élu président du Conseil régional d'Auvergne en 1986, et à ce titre, joue un rôle central dans la création de Vulcania, parc à thème consacré aux volcans, ouvert en 2002 à Saint-Ours-les-Roches, près de  Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme). Aux élection régionales de mars 2004, il est toutefois emporté par le déluge du vote-sanction contre la droite au pouvoir, et perd sa présidence de région après avoir occupée cette place pendant 18 ans.

La retraite politique de VGE se révèle ne pas toutefois être trop triste, car il lui reste encore des amis... Jean-Pierre Raffarin, ancien membre des Jeunesses giscardiennes, devenu par la suite un Premier ministre de Chirac bien connu pour ses formules verbeuses et autres petites phrases foireuses - les fameuses "raffarinades" - a lancé, en 1997, un club nommé, en toute simplicité, "Giscardisme et Modernité", et le 19 mai 2004, les amis de Valéry Giscard d'Estaing, réunis au sein de ce club, présidé par l'épouse de Raffarin, Anne-Marie, ont ainsi célébré, à la Maison de l'Amérique latine à Paris, les 30 ans de son élection à la Présidence de la République. Le 11 décembre de la même année, VGE est même élu à l'Académie Française, prenant la place de feu Léopold Ségar Senghor au fauteuil N°16...

Mais du reste, sur le terrain politique, Giscard n'a pas encore dit son dernier mot. Lors du Conseil européen de Laeken de décembre 2001, en Belgique, il a été nommé à la tête de la Convention sur l'avenir de l'Europe, chargée de simplifier les différents traités européens en rédigeant un projet de traité constitutionnel pour l'Europe. À Rome, en juillet 2003, VGE a présenté lui-même le projet complet d'un traité instituant une Constitution pour l'Europe à la présidence italienne du Conseil européen, et le texte final a été adopté par les chefs d'État et de gouvernement des vingt-cinq pays membres de l'Union Européenne le 19 juin 2004 au Conseil européen de Bruxelles. Ayant été signé formellement à Rome le 29 octobre 2004, ce traité constitutionnel doit être ratifié par chacun des vingt-cinq États membres : cela pourrait représenter une véritable consécration pour Giscard, qui se voit déjà premier président de l'Europe...
Dès lors, en avril et mai 2005, c'est tout naturellement que VGE prend part à la campagne pour le "oui" lors du référendum français portant sur l'adoption du fameux TCE (Traité Constitutionnel Européen). Ce traité est confus, presque illisible, et contient des ambiguïtés potentiellement dangereuses, notamment en matière d'économie, de services publics, de laïcité et de diversité culturelle... mais qu'à celà ne tienne, Valéry Giscard d'Estaing va jusqu'à déclarer, sans rire, en avril 2005, à la télévision : "C’est un texte facilement lisible, limpide et assez joliment écrit : je le dis d’autant plus aisément que c’est moi qui l’ai rédigé..."  Il prévoit la victoire du "oui", mais c'est le "non" qui l'emporte finalement avec 54,67% des voix, lors du référendum du 29 mai 2005. Cette fois-ci, pour Giscard, c'est vraiment la fin : il devra se contenter de son fauteuil à l'Académie Française, et du siège auquel il a droit au Conseil constitutionnel en tantqu'ancien président de la République.

Ledit Conseil constitutionnel a dû toutefois récemment rappeller à VGE son devoir de réserve, en tant que membre siégeant de cette institution, lorsque Giscard a annoncé, le 19 avril dernier, dans un entretien dans le journal LeParisien/Aujourd'hui en France, son soutien à Nicolas Sarkozy de Nagy-Bocsa à l'occasion de l'élection présidentielle de 2007 et rejettant ainsi la candidature UDF de François Bayrou. Le 27 avril, VGE a d'ailleurs confirmé son choix en s'affichant publiquement aux côtés de Sarkozy lors d'une visite de ce dernier à Clermont-Ferrand, pendant l'entre-deux tours de l'élection présidentielle...

Incorrigible Giscard d'Estaing... Il s'est toujours dit "du centre", mais n'en a pas moins toujours regardé à droite, et si je lui sais gré d'avoir réussi à faire sensiblement progresser l'Etat de droit en France durant son septennat présidentiel, j'avoue ne pas avoir beaucoup d'estime pour lui aujourd'hui, surtout quand je vois ce qu'il est devenu et qui il soutient...

Cordialement, :-)

Hyarion, le démocrate anarcho-monarchiste.

(Illustrations : Portrait officiel de Valéry Giscard d'Estaing, président de la République, photographie de Jacques-Henri Lartigue, 1974 ; Giscard d'Estaing et Chirac en 1976, photo extraite d'une archive de l'INA, reprise dans le film documentaire Dans la peau de Jacques Chirac de Karl Zéro et Michel Royer, © Rezo Films, 2006 ; Sarkozy et Giscard d'Estaing à Clermont-Ferrand, le 27 avril 2007, photographie de l'agence de presse Reuters, ©Reuters)
Par Hyarion
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Vendredi 15 juin 2007 5 15 06 2007 19:22
A propos du portrait officiel du président François Mitterrand, réalisé en 1981, son auteur, la photographe Gisèle Freund a déclaré : "Le président m'a demandé une photo "digne". Je l'ai pris en éclairage naturel, il était mal habillé et crispé. En moins d'une demi-heure, c'était bouclé. Je ne suis pas très contente de l'image, elle ne me ressemble pas" (citée dans Le Monde du 13 mai 2002). Pourtant, de tous les portraits officiels des présidents de la Ve République, celui de Mitterrand n'est pas le plus mauvais, loin s'en faut, et si j'avais eu à choisir entre toutes les poses effectuées par les présidents français pour leurs portraits, j'aurai sans doute choisi celle dudit Mitterrand. Soucieux de présenter une image d'un chef d'Etat aimant les livres, épris de lettres, le président Mitterrand apparait, dans ce portrait, en costume civil, assis, sur fond de bibliothèque élyséenne, regardant l'objectif, et tenant un livre ouvert dans ces mains : il s'agit d'un volume des Essais de Michel Eyquem de Montaigne (1533-1592)...

Dans le chapitre XIX du livre I de ces Essais de Montaigne, on peut lire ceci :

" Le but de notre carrière, c'est la mort, c'est l'objet nécessaire de notre visée ; si elle nous effraye, comme ([comment]) est-il possible d'aller un pas en avant sans fièvre ? Le remède du vulgaire, c'est de n'y penser pas. Mais de quelle brutale stupidité lui peut venir un si grossier aveuglement ? [...]
 Et pour commencer à lui ôter son plus grand avantage contre nous, prenons une voie toute contraire à la commune ; ôtons-lui l'étrangeté, pratiquons-le [le terme de "mort"], accoutumons-le, n'ayons rien si souvent en la tête que la mort, à tous instants représentons là à notre imagination et en tous visages : au broncher d'un cheval, à la chute d'une tuile, à la moindre piqûre d'épingle, remâchons soudain : "Eh bien ! quand ce serait la mort même !" et là-dessus, roidissons-nous, et efforçons-nous [(montrons-nous fermes)]. Parmi les fêtes et la joie, ayons toujours ce refrain de la souvenance de notre condition, et ne nous laissons pas si fort emporter au plaisir, que parfois il ne nous repasse en la mémoire en combien de sortes cette nôtre allégresse est en butte à la mort, et de combien de prises elle la menace. Ainsi faisaient les Egyptiens, qui au milieu de leurs festins et parmi la meilleure chère, faisaient apporter l'Anatomie sèche [le squelette] d'un homme, pour servir d'avertissement aux conviés.

Omnem crede diem tibi diluxisse supremum,
Grata superueniet, quoe non sperabitur hora.
[Dis-toi, de chaque jour, qu'il est pour toi le dernier à luire.
Bienvenue sera l'heure de surcroît sur laquelle tu ne compteras pas.]

 Il est incertain où la mort nous attende : attendons-la partout. La préméditation ([méditation anticipée]) de la mort est la préméditation de la liberté : qui a appris à mourir, il a désappris à servir. Il n'y a rien de mal en la vie pour celui qui a bien compris que la privation de la vie n'est pas un mal. Le savoir mourir nous affranchit de toute sujétion et contrainte. "

(Michel Eyquem de Montaigne, Essais, Tome I, Livre I, Chapitre XIX.)

Intéressants extraits des Essais que ceux-là, d'inspiration stoïcienne, comme l'ensemble du chapitre, extraits dans lesquels Montaigne, citant Horace et Sénèque, affirme "que philosopher, c'est apprendre à mourir", puisque méditer sur la mort, c'est se rendre libre, la mort étant, de toute façon, "le but de notre carrière"... Cette réflexion prend un relief particilier, quand on sait à quel point François Mitterrand était obsédé par la mort, comme habité par elle, surtout durant les dernières années de sa vie...

J'avoue que je partage avec François Mitterrand son amour des livres, le plaisir qu'il avait à visiter les bouquinistes, à rechercher les ouvrages rares, à collectionner les vieux volumes de ses écrivains préférés, à ranger les livres dans sa bibliothèque. Comme lui, j'aime que les livres soient bien reliés, que le texte soit bien emballé par une bonne reliure, et, du reste, si j'en avais le temps et les moyens, je m'efforcerai de relier - comme on me l'a appris dans un atelier - tous les livres de ma bibliothèque, comme Mitterrand a eu la chance de pouvoir le faire. Comme lui, je vis parmi les livres. Alors, forcément, oui, je l'avoue, la bibliophilie de Mitterrand me l'a toujours rendu sympathique. Ceux qui n'ont pas chez eux - comme c'est mon cas -, des livres partout dans leur chambre, du sol au plafond, ceux qui n'aiment pas les livres autant comme objet que pour le texte qu'ils contiennent, ceux qui n'ont qu'une conception utilitariste du livre, ceux-là, sans doute, ne peuvent pas comprendre...

Lorsque j'ai vu, à la télévision, François Mitterrand quitter l'Elysée, en mai 1995, cela m'a fait quelque-chose... Pensez donc : étant né en 1981, je n'avais connu que lui comme président, pendant les quatorze premières années de ma vie ! Lorsque j'étais enfant, j'avoue que je connaissais surtout François Mitterrand à travers sa marionnette du Bébête Show, cette fameuse émission télévisée satirique de TF1 : ladite marionnette, nommée Kermitterrand, était une grenouille - inspirée de la célèbre grenouille Kermit du Muppet Show -, avec un visage de Mitterrand, à laquelle on faisait assez souvent tenir des propos peu châtiés, et qui se faisait appeler modestement "Dieu". Une chanson humoristique à succès de la marionnette, justement intitulée "Appelez-moi Dieu !", a même fait l'objet d'un disque en 1990... C'était toute une époque...
La sensation étrange que j'avais éprouvé lors du départ de Mitterrand en mai 1995, a resurgit quelques mois plus tard, au moment de la mort de l'ancien président, en janvier 1996 : j'ai véritablement senti alors, à nouveau, qu'une page se tournait...

François Mitterrand est né à Jarnac (Charente) le 26 octobre 1916, dans une famille catholique et conservatrice de province. Après des études secondaires au collège Saint-Paul d'Angoulême, il fréquente l'École libre des sciences politiques, dont il resortira diplomé en 1937. Un temps proche des Croix-de-Feu du colonel de La Rocque - il a milité environ un an, en 1934-1935, aux Volontaires nationaux, mouvement de jeunesse desdites Croix-de-feu -, il est mobilisé, en septembre 1939, dans l'armée au moment du déclenchement de la Seconde Guerre Mondiale, alors qu'il termine ses études d'avocat à Paris. Fait prisonnier par l'ennemi nazi en juin 1940, il s'évade d'Allemagne en décembre 1941, après avoir passé dix-huit mois dans les stalags et après deux tentatives d'évasion infructueuses. Il rentre en France, obtient un emploi au commissariat aux Prisonniers de guerre à Vichy, sera présenté au maréchal Philippe Pétain en octobre 1942, et décoré de la francisque pétainiste au printemps 1943. Cependant, étant profondément anti-allemand, Mitterrand cofonde le Rassemblement national des prisonniers de guerre en février 1943, et, heureusement influencé par une militante de gauche et résistante dans les maquis de Bourgogne, Danielle Gouze - qu'il épousera en octobre 1944 -, finit par passer à la clandestinité, pendant l'été 1943. Entré ainsi dans la Résistance, ayant rencontré De Gaulle, il devient le chef du Mouvement national des prisonniers de guerre et déportés qui unifie, en mars 1944, tous les réseaux de résistance de prisonniers de guerre, puis participe, en août 1944, à la libération de Paris à l'occasion de laquelle il s'empare du siège du commissariat général aux Prisonniers de guerre...

La longue carrière politique de François Mitterrand commence sous la IVe République. En 1946, il est élu député de la Nièvre, et adhère à l'UDSR (Union démocratique et socialiste de la Résistance), qu'il présidera ensuite de 1953 à 1965, et qui est à la charnière de toutes les combinaisons entre la SFIO et le centre droit. En janvier 1947, à 31 ans, il devient le plus jeune des ministres du gouvernement du socialiste Paul Ramadier, avec le portefeuille des Anciens Combattants et victimes de guerre. Il est ensuite successivement chargé de l'Information en 1948, de la France d'outre-mer en 1950-1951, du Conseil de l'Europe en 1953, de l'Intérieur en 1954-1955, de la Justice en 1956-1957. La voie pour la présidence du Conseil des ministres lui semble toute tracée, mais le retour au pouvoir du général de Gaulle l'éloigne durablement du pouvoir. Ayant perdu son siège de député en 1958, il est élu, l'année suivante, maire de Château-Chinon (Nièvre) - il restera le maire jusqu'en 1981 -, et sénateur de la Nièvre. Après l'affaire de l'attentat de l'Observatoire, dont a été victime Mitterrand en 1959, celui-ci est réélu député de la Nièvre en 1962 et le restera jusqu'en 1981. Renforçant sa position d'opposant de gauche à Charles de Gaulle, il publie, en 1964, Le Coup d'Etat permanent, ouvrage dénonçant la pratique gaullienne du pouvoir, et présente sa candidature à l'élection présidentielle de 1965, réussissant à mettre De Gaulle en ballottage. Toutefois, s'étant discrédité pour avoir cru pouvoir profiter électoralement de la "vraie-fausse" vacance du pouvoir en mai 1968, Mitterrand ne peut présenter sa candidature à la présidence de la République lors de l'élection de 1969.

Il devient le premier secrétaire du nouveau Parti Socialiste lors du congrès d'Epinay-sur-Seine (Seine-Saint-Denis) des 11, 12 et 13 juin 1971, et n'échoue que de très peu lors de l'élection présidentielle de 1974, avec 49,19% des suffrages, face à Valéry Giscard d'Estaing. En 1979, lors du congrès de Metz du Parti Socialiste, dans la prespective de l'élection présidentielle de 1981, il écarte son rival Michel Rocard, ancien candidat du PSU en 1969 et rallié depuis au PS. Le 10 mai 1981, s'étant imposé comme le candidat de toute la gauche, François Mitterrand est élu président de la République avec 51,76% des voix, face à Giscard d'Estaing, devenant ainsi le premier président de gauche de la Ve République - c'est l'alternance - et le seul homme politique de la IVe République à trouver sa consécration sous la Ve.

Refusant de toucher aux institutions, François Mitterrand choisit de gouverner avec les mêmes moyens que ses prédécesseurs et nomme le socialiste Pierre Mauroy Premier ministre. Mitterrand avait affirmé, durant la campagne électorale, qu'il était contre la peine de mort, même si la majorité de l'opinion publique était pour : le 18 septembre 1981, un projet de loi abolissant la peine de mort, présenté par le garde des Sceaux Robert Badinter, est adoptée, la promulgation ayant lieu le 9 octobre. Nationalisations d'entreprises, autorisation des radios locales privées, loi Lang de 1981 sur le prix unique du livre, ordonnance de 1982 instituant la semaine de 39 heures, généralisation de la cinquième semaine de congés payés, ordonnance sur la retraite à 60 ans et le travail à temps partiel, loi Defferre sur la décentralisation, lancements de grands projets architecturaux : les premières années du septennat sont marqués par le souffle du changement réformateur et un important volontarisme politique...

Mais après le tournant de 1983, la crise s'installe et amène en 1984 Laurent Fabius au poste de Premier ministre pour mettre en pratique les premières politiques de rigueur économique. La droite remporte la victoire aux élections législatives de 1986. François Mitterrand nomme Premier ministre son principal adversaire politique, Jacques Chirac, ce qui conduit le président à initier une pratique politique nouvelle à la tête de l'Etat : la cohabitation. En 1988, après deux années d'affrontements permanents, pour la première fois dans l'histoire de la Ve République, le président et le Premier ministre en exercice s'affrontent à l'occasion de l'élection présidentielle. Le 28 avril 1988, le débat télévisé entre les deux hommes, entre les deux tours, est particulièrement brutal. Mitterrand, qui a su tirer profit des difficultés que son adversaire a rencontré durant la cohabitation, réussit à se faire réélire, le 8 mai, avec 54,02% des suffrages, contre Jacques Chirac qui n'obtient que 45,98% des voix...
Le 10 mai, il nomme Michel Rocard, son rival de toujours au sein du PS, Premier ministre. Après la victoire de la gauche aux élections législatives anticipées du mois de juin, Rocard constituera un second gouvernement marqué par une ouverture vers le centre - qui comptera six représentants - et vers la "société civile"...

Dès le début de son second septennat, François Mitterrand limite son action à l'impulsion et aux grands axes, les gouvernements de Michel Rocard, d'Edith Cresson (première femme Premier ministre) puis de Pierre Bérégovoy, gérant quotidiennement les problèmes, entre 1988 et 1993. Suite à la sévère défaite de la gauche aux élections législatives de 1993, Mitterrand sera conduit à une deuxième cohabitation de deux ans, cette fois-ci avec le gouvernement d'Edouard Balladur. Ce septennat est marqué par l'instauration du revenu minimum d'insertion (RMI) et de la Contribution sociale généralisée (CSG), les célébrations du bicentenaire de la Révolution, l'engagement français dans la guerre du Golfe, le référendum sur le traité de Maastricht - qui aboutit à une victoire du "oui" avec 51,01 % des voix, en septembre 1992 - mais aussi par les scandales politico-financiers (affaire Péchiney-Triangle, affaire Urba), les affaires politiques, la maladie du président - atteint d'un cancer de la prostate -, les suicides de son ancien Premier ministre Pierre Bérégovoy en 1993 et de son collaborateur de l'ombre François de Grossouvre en 1994, la révélation publique de l'existence de la fille adultérine du président Mazarine Pingeot, et les divulgations sur la "jeunesse" de Mitterrand dans les années 1930-1940...

Le 17 mai 1995, François Mitterrand quitte définitivement l'Elysée. Il meurt le 8 janvier 1996, à Paris, moins d'un an après son départ. Il repose à Jarnac, dans le caveau familial.

Que nous reste-t-il aujourd'hui de François Mitterrand et du mitterandisme ?

Il reste peut-être le souvenir des habitudes et rituels du défunt président... Il y avait les séjours présidentiels à la bergerie de Latché, ou Latche, dans la commune de Soustons (Landes), résidence privée dans laquelle Mitterrand a notamment reçu Mikhail Gorbatchev, et dans laquelle il a entreposé une partie de son immense bibliothèque, notamment sa collection complète du Livre de Poche, ainsi que de nombreuses éditions de la Pléiade de ses auteurs favoris.
Il y avait aussi ce rituel que Mitterrand a pratiqué de 1946 à 1995 : l'ascension annuelle, à Pâques puis à la Pentecôte, de la Roche de Solutré, ce célèbre escarpement calcaire surplombant la commune bourguignonne de Solutré-Pouilly - près de Mâcon (Saône-et-Loire) -, qui est un site préhistorique bien connu, la Roche de Solutré ayant donné son nom à une des dernières phases du Paléolithique supérieur : le Solutréen...

Mais au delà de l'anecdotique, concernant Mitterrand, il convient très certainement de saluer les grandes réformes qui ont marqué sa présidence, telles que l'abolition de la peine de mort, la décentralisation, la semaine de 39 heures, etc., ainsi que son engagement européen, couronné par l'adoption du traité de Maastricht, approuvé par référendum en 1992 : autant d'aspects positifs à mettre au crédit du défunt président.

Mitterrand aura également marqué son temps avec les "grands travaux" qu'il a initiés à Paris, un programme exceptionnel de grandes opérations d'architecture et d'urbanisme ayant été engagé sur son impulsion, de 1981 à 1995. Les résultats sont bien visibles aujourd'hui : le Grand Louvre, la Bibliothèque Nationale de France, la Grande Arche de la Défense, le site de la Villette (avec notamment la Cité des sciences et de l'industrie et la Cité de la musique), l'Institut du Monde Arabe, l'Opéra Bastille, le Ministère des finances à Bercy, etc...
Pour ne prendre qu'un exemple, les travaux rénovateurs du Grand Louvre, voulus par François Mitterrand, et étendus sur une vingtaine d'années, avec notamment la création de la fameuse Pyramide, inaugurée en 1988, et l'ouverture au public de l'Aile Richelieu en 1993, ont contribués à faire du musée du Louvre le troisième plus grand musée du monde, après le Metropolitan Museum of Art de New York et le musée de l'Ermitage à Saint-Pétersbourg.
Alors, évidemment, je devine ce que certains d'entre-vous pourront me dire, chers lecteurs... Vous pourrez me dire que la façade de l'Opéra Bastille n'est pas très attrayante. Vous pourrez me dire également que l'idée de ranger des ouvrages dans des tours censés être en forme de livres sur le site de Tolbiac de la Bibliothèque Nationale, devenue aujourd'hui la Bibliothèque François-Mitterrand, n'était pas forcément la meilleure des idées... Et vous aurez sans doute raison, sur ces points précis. Mais, en vérité, quel autre président aura été capable de lancer tous ces grands chantiers à caractère culturel qui ont, à terme, transformé le visage de Paris ? En 1981, il manquait encore à notre pays de grandes institutions culturelles modernes et ouvertes au plus grand nombre. Par sa volonté politique, Mitterrand a permis à la France de se doter de ces grandes institutions. Qui pourrait sérieusement s'en plaindre ? Certainement pas moi, en tout cas.

Concernant le mitterandisme, que fut-il au juste ? L'ancien directeur du Monde Jean-Marie Colombani, et le professeur Hugues Portelli l'ont défini ainsi : "Ce n'est ni une philosophie sociale, ni une idéologie, encore moins une éthique politique, mais une entreprise politique qui a su réussir en discernant les tendances à l'oeuvre dans la société française, les institutions et les partis, et s'appuyer sur elles aussi longtemps que possible." De ce point de vue, le mitterrandisme n'a sans doute pas grand-chose à voir avec le gaullisme... Du reste, ledit mitterrandisme n'est revendiqué franchement par aucun héritier digne de ce nom, même si Mitterrand a servi plusieurs fois de référence historique de gauche à Ségolène Royal durant la campagne électorale présidentielle de cette année...

Venons-en aux aspects négatifs, qui eux aussi font partie de l'héritage mitterrandien... Pour moi, l'un des plus importants de ces aspects est le rapport fort ambiguë qu'entretenait Mitterrand avec l'argent...

"Je voudrais balayer vraiment tout de suite - d'abord parce que le temps passe et il ne faut pas que je reste trop longtemps à cette tribune, - il faudrait donc que je balaie tout de suite disons les adversaires fantomatiques, les fantasmes.. Il y a un certain nombre de décennies, l'adversaire, qui était-ce ?... Eh bien, une certaine classe dirigeante, assurément.. d'autres auraient ajouté l'Église, qui apportait le sceau du spirituel aux moyens de l'injustice sociale... d'autres auraient ajouté : l'Armée... mais ça fait déjà longtemps qu'elle ne fait plus de coup d'État ! D'autres auraient ajouté : les notables. Le véritable ennemi, j'allai dire le seul, parce que tout passe par chez lui, le véritable ennemi si l'on est bien sur le terrain de la rupture initiale, des structures économiques, c'est celui qui tient les clefs... c'est celui qui est installé sur ce terrain là, c'est celui qu'il faut déloger... c'est le Monopole ! terme extensif... pour signifier toutes les puissances de l'argent, l'argent qui corrompt, l'argent qui achète, l'argent qui écrase, l'argent qui tue, l'argent qui ruine, et l'argent qui pourrit jusqu'à la conscience des hommes !"

(François Mitterrand, extrait du discours prononcé lors du Congrès d'Épinay, 13 juin 1971)

"L'argent qui corrompt, l'argent qui achète, l'argent qui écrase, l'argent qui tue, l'argent qui ruine, et l'argent qui pourrit jusqu'à la conscience des hommes"... Cela est tellement vrai... Comment pourrai-je ne pas approuver mille fois ces propos, moi qui est toujours détesté et méprisé l'argent et ceux qui l'adorent comme une valeur en soi ? Et pourtant, paradoxalement, Mitterrand était fasciné par les hommes d'argent : comment expliquer, par exemple, le fait qu'il ait pu ainsi nommer par deux fois, en avril et décembre 1992, quelqu'un comme Bernard Tapie ministre de la Ville ? Que valaient alors les propos tenus au congrès d'Epinay de 1971, après la décennie des "années fric" qu'a été celle des années 1980, et dont Tapie fut, en France, un des plus illustres représentants, avant de devenir, plus tard, ministre du gouvernement Bérégovoy, par la volonté de Mitterrand ? Oui, assurément, l'argent corrompt tout...

Les abus de pouvoir constituent, évidemment, l'autre aspect négatif parmi les plus importants... De ce point de vue, l'affaire la plus représentative de cet aspect, et l'une des plus scandaleuses à mes yeux, est la fameuse affaire des écoutes téléphoniques de l'Elysée, révélée dans la presse dès 1993... Les faits sont avérés : de 1983 à 1986, des centaines de personnes, anonymes ou ayant une certaine notoriété - comme le journaliste Edwy Plenel, l'écrivain Jean-Edern Hallier, ou l'actrice Carole Bouquet -, ont fait l'objet d'écoutes téléphoniques illégales pratiquées par la cellule "anti-terroriste" de l'Elysée, crée par François Mitterrand en 1982. Apparemment soucieux de protéger divers éléments de sa vie personnelle, notamment l'existence de sa fille cachée Mazarine Pingeot, Mitterrand avait ordonné lui-même certaines écoutes et avait laissé faire pour d'autres. Cette affaire a marqué la seule condamnation judiciaire symbolique de François Mitterrand, désigné comme "l'inspirateur et le décideur de l'essentiel" dans cette affaire lors d'un jugement du tribunal correctionnel de Paris prononcé en... 2005.

Et puis, pour revenir à quelque-chose de plus léger, l'héritage de Mitterrand, c'est aussi la masse d'écrits qu'il a suscité... Assurément, François Mitterrand a fait couler beaucoup d'encre, c'est le moins que l'on puisse dire. Tous ceux qui se sont, à un moment ou à un autre, estimés être des témoins privilégiés des faits et gestes du grand homme, se sont sentis obligés de publier des livres sur ce qu'ils ont vu et entendu, ou cru voir et entendre. Pour qu'il y en ait eu autant, ces témoignages divers et variés des mitterrandolâtres, de la veille ou du lendemain, ont sans doute fait le bonheur des éditeurs pendant des années... On a même fini par faire "témoigner" la chienne de Mitterrand, le labrador Baltique, compagnon fidèle du président jusqu'à sa mort, et que l'on a pu voir en 1996, à l'occasion des funérailles de son maître à Jarnac, obligée de rester à l'extérieur de l'église, sur le parvis, sous la garde du sénateur Michel Charasse...
  Ainsi, quelque temps après la disparition de son maître, les mémoires de Baltique furent progressivement publiés, en plusieurs volumes, de 1996 jusqu'en mai 2001, lors du vingtième anniversaire de l'élection du président socialiste : Aboitim 1. Neuf années dans les secrets de François Mitterrand (1996), Aboitim 2. Ma Part d'héritage (1997), Aboitim 3. Pour solde de tout compte (1998), et Aboitim 4. Oua Oua m'a dit : Vingt ans de secrets d'État (2001)... Il s'agit d'une sorte de pastiche des célèbres Verbatim de Jacques Attali, ancien conseiller spécial de Mitterrand devenu avec cette somme mitterrandienne en trois tomes que sont lesdits Verbatim, le chroniqueur auto-proclamé d'une bonne partie du règne du président. Le prétendu témoignage de Baltique a eu au moins le mérite de tourner en dérision, sur la forme tout du moins, cette manie qu'on eu la plupart des mitterrandolâtres de vouloir publier leur "part de vérité" sur le pèlerin de Solutré... Je suis actuellement en train de lire la compilation des trois premiers volumes de ces Aboitim (Aboitim, la compil [2001]) : cela me divertit... Qu'est devenue Baltique aujourd'hui ? Le brave labrador présidentiel, dans le meilleur des cas, est censé avoir environ vingt ans cette année, âge canonique pour un chien, comme chacun sait. En vérité, il est probable que Baltique a rejoint son maître dans l'au-delà... Restent ses mémoires d'outre-niche, dont la lecture est assurément fort divertissante.

Les temps changent cependant... Aujourd'hui, on ne se contente plus de témoigner :
désormais, on fait parler François Mitterrand. Citoyens, Mitterrand est parmi nous. Il croit toujours aux forces de l'esprit et ne nous quitte pas. Durant ces derniers mois, et jusqu'à dimanche dernier, il a même eu son blog, François-Mitterrand-2007, que j'ai déjà eu l'occasion d'évoquer ici et là, dans lequel un pseudo-crypto-Mitterrand a publié régulièrement des messages d'outre-tombe, plutôt bien écrits du reste, sur les turpitudes de la vie politique d'aujourd'hui, avec des anecdotes, des souvenirs présidentiels, et quelques révélations censées être croustillantes, attirant ainsi beaucoup de lecteurs internautes, y compris des journalistes... Le modèle semblait si bien imité que cela a évidemment été de nature à exciter le microcosme de la blogosphère... Voici, à titre d'exemple, ce qu'a écrit le 31 mai dernier, ce pseudo-crypto-Mitterrand sur son blog, à propos de Jacques Attali, son ancien conseiller spécial, sur le point de devenir aujourd'hui un chargé de mission auprès du nouveau président Nicolas Sarkozy de Nagy-Bocsa :

"Ces derniers jours, Attali a beaucoup raconté l'origine de sa grande amitié pour le nouvel élu. Ce qu'il y a de formidable avec mon ancien conseiller, c'est qu'il trouve toujours un moyen de ne pas déformer les faits tout en les dénaturant, ce qui relève d'une construction intellectuelle complexe et qui me fut bien utile en mon temps, je l'avoue bien volontiers. Je m'en vais donc vous éclairer à ce sujet.

Il est vrai qu'au début de mon premier septennat, un certain Nicolas Sarkozy a demandé rendez-vous à Attali afin de lui demander des conseils sur les moyens de parvenir à la présidence de la République. C'était une demande assez originale et Attali s'en est ouvert à moi, non pas, comme il le narre aujourd'hui, pour s'extasier devant l'ambition du jeune homme, mais parce que il estimait avoir affaire à un type un peu illuminé. Pour tout vous dire, par crainte du ridicule, il ne voulait pas le recevoir et c'est moi qui lui ai conseillé d'accepter, lui expliquant qu'il ne faut pas jamais laisser passer les occasions d'approcher un adversaire de près. Je vous en fais juge, mais vous constaterez comme moi que la naissance de cette belle amitié méritait d'être restituée dans sa pureté historique. Du reste, après l'entrevue, Attali m'a confié avoir trouvé le personnage un peu inquiétant, agité, pétri de tics nerveux, en proie à une ambition sans doute hors d'atteinte pour lui, mais pas complètement antipathique. Je lui ai conseillé de conserver et de cultiver le contact avec ce proche du président du RPR, dont il parlait beaucoup, car il représentait à ce titre une mine d'informations non négligeables. Croyez-moi, en 1986-88, cela a été bien utile d'autant que Sarkozy oeuvrait chez Pasqua.

Je vous livre tout cela pour votre gouverne personnelle, surtout n'allez pas le répéter ailleurs, ou alors, ne mettez pas ces propos dans ma bouche, je ne voudrais pas que cela excite le nouvel élu, Attali attend beaucoup de lui."


(Extrait du message "Attali et Sarkozy, Peillon, Post-scriptum", par le pseudo-crypto-Mitterrand du blog François-Mitterrand-2007, 31 mai 2007)

En fait, l'auteur du blog François-Mitterrand-2007, s'il a pu faire sourire par son style un peu pompeux, ses traits d'esprit, son sens de la formule, semblait essentiellement animé par quelque motivation politicienne fort peu appréciable ...
J'ai ainsi noté que ce pseudo-crypto-Mitterrand avait pris un malin plaisir à mépriser la possibilité d'un rapprochement entre le centre et le PS, que ce soit entre les deux tours de l'élection présidentielle, ou après la victoire de Sarkozy de Nagy-Bocsa... Voici, à titre d'exemples, quelques extraits que j'ai pu noter, avant que l'auteur du blog n'efface soudainement l'ensemble de ses billets, juste avant de quitter la scène :

"Le parti socialiste actuel n'est pas le fruit du congrès d'Epinay, il est le produit du congrès de Rennes [de 1990]. Il demeure le parti de Lionel Jospin et de ses pratiques, un héritage avec lequel Hollande, par commodité, n'a pas pu, n'a pas voulu, n'a pas su rompre. Depuis 2002, les atermoiements, les hésitations, les inconnues, les désarrois, les ambiguïtés ont pesé et continuent de peser sur le destin d'un parti qui me parait encore conduit par le fantôme politique de l'ancien Premier ministre. Il faut sortir de cette situation aujourd'hui. L'union de la gauche est morte avec le PCF et Marchais, la gauche plurielle est morte avec les Verts et Voynet, et s'il faut invoquer Epinay et Metz, ce sera pour rappeler que seule la constitution d'un front de classes, c'est à dire la construction d'une majorité politique s'identifiant à la majorité sociale du pays, permet aux socialistes d'accéder durablement au pouvoir.

Aujourd'hui, la constitution de ce front impose de rallier les électeurs de François Bayrou. Tout doit être mis en oeuvre pour y parvenir. L'Elysée vaut bien un débat. Mais qu'on ne s'y trompe pas, en acceptant de débattre avec Bayrou, Royal ne se livre pas aux centristes. Bayrou a décidé de jouer (sans se l'avouer d'ailleurs) les Georges Marchais du centrisme, grand bien lui fasse, le même sort l'attend. Le comportement du leader de l'UDF au cours de cet entre deux tours d'élection présidentielle peut donner à ses électeurs le goût, puis l'habitude de voter socialiste. C'est de cette façon que le PS a reconquis l'électorat communiste tout au long des années 70. Relisez mon discours prononcé devant l'Internationale socialiste en 1971, et remplacez les mots « communiste » par « centriste » ; vous comprendrez alors le sens de la stratégie déployée depuis trois jours par Ségolène Royal. Lors des élections législatives à venir, et quel que soit le résultat de l'élection présidentielle, le mode de scrutin majoritaire et l'impitoyable bipolarisation qu'il entraîne, produiront leurs effets habituels. L'UDF sera broyée, mais, et c'est cela qui importe, entre temps, Ségolène Royal se sera octroyée les moyens de remporter l'élection présidentielle. C'est bel et bien cette ligne là qui est conforme à l'héritage du congrès d'Epinay, et Royal est bien inspirée de la suivre."

(Extrait du message "Stratégie et Epinay, Chevenement et Royal", par le pseudo-crypto-Mitterrand du blog François-Mitterrand-2007, 26 avril 2007)

"Au-delà de ces élections législatives, d'ores et déjà perdues, il importe de poser les bases stratégiques qui offriront aux électeurs des classes populaires qui ont cédé au vote Sarkozy l'envie et le besoin de revenir vers les socialistes. J'ai déjà évoqué ce sujet ici, lorsque Rocard et autres « Gracques » ont agité une énième fois leur vieux joujou UDF. C'est aussi ce que souhaite Strauss-Kahn et ses amis. Quand comprendront-ils que l'UDF est morte au soir du premier tour de cette élection présidentielle ? Quand reconnaîtront-ils que les électeurs de gauche égarés un instant sur le vote Bayrou sont tous revenus le 6 mai ? Ces questions appartiennent au passé. Les victoires de demain ne se dessineront pas à coup d'alliance inutile avec un corps mort à qui serait offert une chance de survivre ainsi artificiellement par la grâce de socialistes timorés.  Une telle alliance reviendrait pour le PS à abdiquer toute ambition populaire, toute volonté de rassembler. Il serait condamné à n'être qu'un parti de petits bourgeois, voués à l'opposition pour l'éternité."


(Extrait du message "Vie privée et présidence, PS et classes populaires", par le pseudo-crypto-Mitterrand du blog François-Mitterrand-2007, 8 mai 2007)

Précisons qu'en évoquant "Rocard et autres « Gracques »", le pseudo-crypto-Mitterrand faisait allusion, d'une part, au fait que Michel Rocard avait lancé un appel, le 13 avril dernier, dans Le Monde, pour une alliance entre François Bayrou et Ségolène Royal, avant le premier tour de l'élection présidentielle - idée alors aussitôt rejetée par les responsables du PS -, et d'autres part, au fait que, le 22 mars dernier, un groupe informel de hauts fonctionnaires sympathisants ou militants socialistes, de sensibilité delorienne et strauss-kahnienne, anciens collaborateurs de François Mitterrand et des gouvernements des Premiers ministres Michel Rocard, Pierre Bérégovoy et Lionel Jospin, avait lancé, sous le pseudonyme collectif des "Gracques", dans l'hebdomadaire Le Point, un appel pour une alliance entre le PS et l'UDF afin de recomposer la vie politique. C'était évidemment avant le premier tour de l'élection présidentielle, et avant la naissance du jeune Mouvement Démocrate (MoDem), que François Bayrou a voulu ouvert sur le centre-gauche...

François Mitterrand, le vrai, n'a jamais été, en son temps, très favorable à un rapprochement des socialistes avec le centre, loin s'en faut, mais le fait est que les temps ont changé depuis, et que la réalité politique d'aujourd'hui est sensiblement différente de celle des années 1970-1995... Je ne sais ce qu'aura cherché le pseudo-crypto-Mitterrand bloggeur en récitant, comme il l'a fait à longueur de billets bien tournés, un catéchisme mitterrandien finalement assez éloigné du soucis d'adaptation et de la prudence qui caractérisait le vrai président Mitterrand...

La lecture de ce blog ayant, du reste, été sensiblement moins pénétrante que celle des Essais de Montaigne, et moins divertissante que celle des mémoires d'outre-niche de Baltique, je ne m'attarderai pas sur cet épiphénomène de la blogosphère, apparu - si mes souvenirs sont exacts - en mars dernier, et désormais terminé : "Dieu" n'est pas mort, mais il est reparti, même s'il ne nous quitte pas...

"L'heure est venue pour moi de m'en retourner. Ce qui s'est levé ne retombera pas et ce qui n'a pas eu lieu en 2007 s'accomplira en 2012. Je le souhaite de tout coeur. Pour ma part, j'ai dit tout ce que j'avais à dire, tentant d'éclairer de mon mieux le spectacle du monde qui va. Je n'ai plus rien à ajouter.

 Je m'en retourne confiant,  le coeur plein de gratitude envers celles et ceux qui m?ont fait confiance tout au long de ces jours difficiles et qui m'ont tant donné.

 Je m'en retourne aussi avec la volonté de laisser les choses en bon ordre derrière moi.

[...]

 Je vous le répète encore une fois, en guise de conclusion : Etre en accord avec soi-même, je ne connais pas de meilleur bulletin de santé. Je crois aux forces de l'esprit, je ne vous quitterai pas."


(Extrait du message "Nouveau départ", par le pseudo-crypto-Mitterrand du blog François-Mitterrand-2007, 10 juin 2007)

Je concluerai, pour ma part, en disant simplement que, pour moi comme pour d'autres, François Mitterrand fut, comme l'écrivit l'historien François Furet en 1997, "immense dans son genre, mais limité par ce genre même", et que ceux qui prétendent parler, écrire, et donner des leçons en son nom, que ce soit à visage découvert ou sous couvert d'anonymat, seraient tous bien inspirés d'en prendre conscience...

Cordialement, :-)

Hyarion, le démocrate anarcho-monarchiste, résolument anti-sarkozyste.

(Illustrations : Portrait officiel de François Mitterrand, président de la République, photographie de Gisèle Freund, 1981 ; Chanson "Appelez-moi Dieu !", par la marionnette Kermitterrand du Bébête Show, pochette de disque, 1990 ; François Mitterrand, ministre de la Justice du gouvernement Mollet, à Monaco en 1956, représentant la France au mariage de Grace Kelly et de S.A.S le Prince Rainier III de Monaco, détail d'une photographie ©Institut François Mitterrand/Courtesy éditions Phyb ; François Mitterrand donnant le départ à un concours de labours dans la Nièvre 13 septembre 1987, photographie de l'Agence France Presse, ©Gérard Cerles/AFP ; Michel Rocard et François Mitterrand, le 19 avril 1988, photographie de l'Agence France Presse, ©Patrick Hertzog/AFP ; La Pyramide du Louvre à Paris, photographie de Yann-Arthus-Bertrand ; Caricature de François Mitterrand, par Michel Cambon, publiée in Le Jeu politique, de Stéphane Baumont, Toulouse, Editions Milan, 1997 ; Couverture de Aboitim, la compil [2001], par Baltique, labrador présidentiel ; Couverture de l'édition de poche de Aboitim 1. Neuf années dans les secrets de François Mitterrand [1996], par Baltique, labrador présidentiel ; Petit portrait de François Mitterrand reproduit sur le blog François-Mitterrand-2007 [http://francoismitterrand2007.hautetfort.com/], en mars-juin 2007, photographie sans date ; François Mitterrand à Latché, dans les Landes, avec sa chienne Baltique, le 4 janvier 1990, photographie de l'Agence France Presse, ©AFP)
Par Hyarion
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Dimanche 8 juillet 2007 7 08 07 2007 19:40
Voici, enfin, avec un peu de retard, le dernier chapitre de cette galerie des présidents de la Ve République commencée le mois dernier. Après Charles de Gaulle, Alain Poher, Georges Pompidou, Valéry Giscard d'Estaing et François Mitterrand, c'est donc Jacques Chirac, président de la République de 1995 à 2007, facilement réélu en 2002 face à Le Pen, qui clot la marche, sachant que pour le reste, on avisera dans cinq ans...

J'ai déjà eu l'occasion, à maintes reprises, de parler de Chirac, ces derniers mois, notamment dans les articles intitulés "Jacques Chirac : un dernier petit meurtre politique avant d'aller en taule ?", "Sarkozy, Le Pen et l'extrême-droite : une longue histoire...", "Jacques Chirac : sa véritable consigne pour l'élection présidentielle", "De la réforme des Institutions et de l'État", et "Passation des pouvoirs : l'Écoeurement Tranquille..." J'irais donc ici à l'essentiel...

Jacques Chirac, né à Paris - dans le Ve arrondissement - le 23 novembre 1932, fils d'un administrateur de sociétés, a fait ses études dans la capitale, aux lycées Carnot et Louis-le-Grand, avant d'entrer, en 1951, à l'Institut d'études politiques de Paris, dit "Sciences-Po", de remplir ses obligations militaires en Algérie, puis d'intégrer l'ÉNA - École Nationale d'Administration - en 1957. Marié en 1956 à Bernadette Chodron de Courcel, dont il aura deux filles - Laurence et Claude -, il devient auditeur à la Cour des comptes en 1959, puis conseiller référendaire à ladite Cour en 1965, et ne tarde guère à se lancer dans ce qui se révèlera être une très longue carrière politique.
Corrézien par ses origines familiales, Jacques Chirac est élu député de Corrèze en 1967, face notamment à Robert Mitterrand, frère du futur président François Mitterrand, éliminé dès le premier tour. Chirac sera constament réélu par la suite.
Georges Pompidou, alors Premier ministre du président Charles de Gaulle, offre alors à Chirac son premier poste au gouvernement avec celui de sous-secrétaire d'Etat à l'Emploi, auprès du ministre des Affaires sociales, pour remercier le nouveau député d'avoir arraché la 3e circonscription corrézienne à la gauche, avec quelques centaines de voix d'avance sur le candidat communiste qualifié pour le second tour. Bien qu'étant le plus jeune membre du quatrième gouvernement Pompidou, Chirac joue un rôle important dans les négociations avec les syndicats en mai 1968, qui ont abouti aux accords de Grenelle. Devenu secrétaire d'Etat au Budget puis ministre délégué chargé des relations avec le Parlement en 1971-1972, il est ministre de l'Agriculture et du Développement rural de 1972 à 1974, ce qui lui vaudra notamment une certaine popularité auprès des agriculteurs et une réputation de meilleur ministre de l'Agriculture de la Ve République. A la mort de Pompidou, il est ministre de l'Intérieur, et soutient Valéry Giscard d'Estaing (VGE) contre le candidat gaulliste Jacques Chaban-Delmas, lors de l'élection présidentielle de 1974 : il se verra récompensé de son ralliement en devenant Premier ministre de Giscard, ce qui ne l'empêchera pas de rompre avec VGE en démissionnant de son poste en 1976, en fondant le RPR (Rassemblement pour la République) crypto-gaulliste la même année - il en sera le président jusqu'en 1995 -, et en devenant maire de Paris en 1977. Candidat à l'élection présidentielle en 1981, éliminé au premier tour, il n'apporte pas de franc soutien à Giscard lors du second tour, le président sortant étant finalement battu par François Mitterrand. En 1986, Jacques Chirac devient, après la victoire de la droite aux élections législatives de cette année-là, Premier ministre de la première cohabitation, nommé par le président Mitterrand. Les deux années de gouvernement qui suivent sont particulièrement éprouvantes, Chirac entretenant des rapports souvent tendus avec le président socialiste. Ce dernier le vaincra au second tour de l'élection présidentielle de 1988, Chirac connaissant alors une très grande déception face à ce qui apparait comme une défaite électorale sévère, avec seulement 45,98% des voix pour sa candidature, contre 54,02% pour François Mitterrand. Réélu cependant, pour la troisième fois, maire de Paris en 1989, il joue un rôle important dans la victoire de la droite aux élections législatives de 1993. Trahi par son "ami de trente ans" Edouard Balladur, auquel il a laissé le poste de Premier ministre de la deuxième cohabitation, et trahi également, dès 1993, par le jeune Nicolas Sarkozy de Nagy-Bocsa, qui avait été longtemps proche de lui et de sa famille avant de devenir un fervent balladurien, Jacques Chirac, qui reste président du RPR, se lance tout de même, en novembre 1994, dans une troisième course à l'Elysée, à l'occasion de l'élection présidentielle de 1995, sachant que Balladur est lui aussi engagé dans la course. Chirac craint un moment les possibles candidatures, à gauche, de Jacques Delors et de Bernard Tapie, mais il est assez vite rassuré lorsque Delors, ancien conseiller du Premier ministre Chaban-Delmas et ancien ministre du président Mitterrand annonce, lors d'une fameuse émission télévisée "Sept sur Sept" sur TF1, le 11 décembre, qu'il ne briguera pas la présidence de la République, tandis qu'un jugement, trois jours plus tard, met Tapie en liquidation judiciaire et le rend inéligible. Au terme d'une campagne de premier tour marquée par la dénonciation, par Chirac, de la fameuse "fracture sociale", le 23 avril 1995, ledit Chirac arrive finalement en deuxième position, avec 20,84 % des voix, derrière le candidat socialiste Lionel Jospin (23,30 % des suffrages), tandis que Balladur, avec 18,54 % des voix, est éliminé. Chirac a-t-il bénéficié, en partie, de l'image sympathique alors véhiculée par la marionnette le représentant dans l'émission télévisée satirique "Les Guignols de l'Info" de Canal+ - marionnette qui a fait pendant des années la fortune de ladite émission ? Toujours est-il que lors du second tour, le 7 mai, Jacques Chirac est élu président de la République avec 52,64 % des suffrages, contre 47,36 % des voix pour Jospin : l'objectif qui était le sien depuis si longtemps est alors enfin atteint... Sa vengeance contre Balladur, Sarkozy, et les autres balladuriens du RPR, durera de longs mois : ils seront notamment exclus des deux gouvernements de droite de son premier mandat présidentiel, gouvernements constitués, de 1995 à 1997, avec Alain Juppé, fidèle chiraquien devenu Premier ministre. C'est de cette époque, marquée par les luttes intestines à droite, que date les fameux propos de Chirac concernant celui qui est aujourd'hui devenu son successeur à la présidence de la République :

"Sarkozy, il faut lui marcher dessus. Pour deux raisons. Un, c'est la seule chose qu'il comprenne. Deux, ça porte chance."

(Jacques Chirac, cité par Ghislaine Ottenheimer, in Le Fiasco, Albin Michel, 1996)


Il semble que François Mitterrand, qui, le 17 mai 1995, quitte l'Elysée après la traditionnelle passation des pouvoirs, n'ait pas vu d'un mauvais oeil le fait que son successeur soit Jacques Chirac, son vieil adversaire des années 1980. Baltique, le labrador présidentiel de Mitterrand, qui a - chacun le sait - tout vu et tout su à l'époque, a fait part de ses sentiments sur les relations Chirac/Mitterrand dans ses mémoires d'outre-niche, dont j'ai déjà eu l'occasion de parler (voir l'article "François Mitterrand et le mitterandisme") :

 "Je ne lui vois guère [à François Mitterrand], au sein de la classe politique française, qu'un seul rival sérieux, Jacques Chirac, dont l'attitude à l'égard de feu mon maître ne laisse pas de m'intriguer. Dieu sait pourtant si les deux hommes entretinrent des relations complexes et conflictuelles, longtemps marquées, au dire de certains, du sceau de la haine et du mépris. J'avoue franchement n'avoir été jamais dupe de cette mauvaise comédie dans laquelle l'un et l'autre daignaient figurer sans jamais donner le meilleur d'eux-mêmes. Pour une simple raison : tout en n'étant pas indifférents l'un à l'autre, ils ne parvenaient ni à se détester ni à s'aimer. Pour feu mon maître, Jacques Chirac était comme une sorte de fontaine de Jouvence. Ses gestes et ses maladresses lui rappelaient l'adolescent de droite qu'il avait été et lui montraient ce à quoi il avait échappé en décidant d'emprunter les chemins de traverse et en faisant l'école buissonnière de la bourgeoisie.
 En le combattant, ce n'était pas la droite qu'il affrontait mais une partie de lui-même, lovée dans les recoins de son âme, tenue en laisse mais qu'un rien suffisait à réveiller. C'était là une sensation bien agréable et qui pimentait le débat politique de façon singulière. Egoïste, mon maître l'était more optima, si l'on accepte la définition suivante de l'égoïste : « Quelqu'un qui ne pense pas à moi. » Tout au long de sa carrière, mon compagnon n'avait été préoccupé que par lui-même. C'est à l'aune du culte ou de l'exécration qu'on lui vouait qu'il jugeait les bipèdes et les évènements. Il ne se battait pas contre le gaullisme, le pompidolisme ou le giscardisme - qu'il considérait, au regard de la longue durée, comme des épiphénomènes sans importance, des grippes politiques qui font éternuer, à intervalles réguliers, la France mais que l'Histoire se garde bien de retenir sur le même plan que les grandes pestes du Moyen Age. Il se battait pour lui et pour lui seul, convaincu que sa bonne fortune et l'intérêt de son pays ne faisaient qu'un. Chirac était un adversaire qu'il affectionnait puisqu'en luttant contre lui il guerroyait, je l'ai dit, contre une part de lui-même. C'était là une situation bien agréable qui l'amenait à faire preuve envers le maire de Paris d'une grande indulgence, quoi qu'en aient dit certains. C'est la raison pour laquelle il ne fut pas au désespoir de devoir lui céder sa place à l'Elysée. Cela valait mieux, somme toute, que d'avoir à y accueillir un Jospin convaincu qu'il ne pouvait exister qu'en prenant ses distances avec mon maître. Avec Chirac, c'était un François Mitterrand jeune, disciple un peu candide du général de Castelnau, mentor politique de son père, et de l'Eglise qui s'installait sous les lambris dorés du salon Murat. Cela tenait à la fois de la résurrection et du voyage dans le temps."


(BALTIQUE, labrador présidentiel, Aboitim 3, Pour solde de tout compte [1998], 1, in Aboitim la compil, Editions 1, 2001)


La suite de l'épopée chiraquienne, avec les gouvernements d'Alain Juppé (1995-1997), de Lionel Jospin (1997-2002), de Jean-Pierre Raffarin (2002-2005) et de Dominique Galouzeau de Villepin (2005-2007), est bien connue, et je me contenterai de noter qu'une fois arrivé à l'Elysée, Chirac a faite sienne cette formule de Henri Queuille (1884-1970), député de Corrèze, ministre et président du Conseil sous les IIIe et IVe Républiques : "Il n'est pas de problème dont une absence de solution ne finisse par venir à bout." Les années Chirac apparaissent en effet comme ayant été douze années d'immobilisme, seulement marquées par quelques évènements : la reprise des essais nucléaires en Polynésie française de 1995 à 1996 ; la suppression du service militaire obligatoire annoncée dès février 1996 ; l'échec de la dissolution chiraquienne de l'Assemblée Nationale en avril 1997 - qui a abouti à la victoire de la gauche plurielle aux élections législatives anticipées, et à une troisième cohabitation sous la Ve République, avec Lionel Jospin comme Premier ministre - ; l'adoption de la réforme du quinquennat en juin et septembre 2000 ; la réélection facile de Chirac à la plus haute charge de l'Etat en mai 2002, suite à la qualification de Jean-Marie Le Pen au second tour de l'élection présidentielle ; l'opposition - juste et prudente - du président Chirac à la désastreuse guerre d'Irak déclanchée par le président américain W. Bush en mars 2003 ; l'inscription d'une Charte de l'environnement dans la Constitution de la Ve République en février 2005 ; la victoire du "non" lors du référendum sur le Traité constitutionnel européen en mai 2005 ; et la création du Musée des civilisations et des arts premiers, appelé aujourd'hui Musée du Quai Branly, création qui a été annoncé par Chirac dès octobre 1996, le musée ayant été inauguré par lui l'année dernière, en juin 2006...


Voila. Que dire de plus ? J'ai déjà eu l'occasion de parler des affaires politico-financières pour lesquelles Chirac peut être à présent entendu, voire jugé - on peut toujours rêver -, depuis la fin de son immunité présidentielle, le 17 juin dernier : les dernières affaires judiciaires de Chirac, non encore enterrées, concernent essentiellement des affaires d'emplois fictifs payés par la Mairie de Paris, à l'époque où Chirac règnait sur l'Hôtel de Ville de la capitale. La Justice essayant encore, tant bien que mal, de suivre son cours, il est inutile de revenir en détail là-dessus, pour l'instant du moins... Mes lecteurs pourront toujours retrouver, en annexes à la fin d'un de mes précédents articles, intitulé "Jacques Chirac : un dernier petit meurtre politique avant d'aller en taule ?", la retranscription des propos savoureux que Chirac a tenu publiquement en 2000 et 2001 à propos de la fameuse Cassette Méry et des voyages payés en liquide du temps où il était maire de Paris. "Abracadabrantesque", "pschitt" : autant de formules chiraquiennes dont on ne se lasse pas... ;-)


Une anecdote me vient à l'esprit, au moment de terminer cet article : saviez-vous, chers lecteurs, que Chirac aurait pu devenir traducteur littéraire au lieu de faire de la politique ? Il a fait, il y a une dizaine d'années, une confidence à ce sujet, durant un visite d'Etat en Russie, du temps où Boris Eltsine en était encore le président russe, et à une époque où le président Chirac venait d'entrer en période de cohabitation avec Lionel Jospin, suite à sa tentative râtée de dissoudre l'Assemblée Nationale à son profit... En 2000, Jacques Michel Tondre, alors rédacteur en chef adjoint à l'Agence France Presse (AFP) et correspondant à l'Elysée depuis 1993, a écrit ceci, dans son livre "Jacques Chirac dans le texte" :

 "Les confidences, Jacques Chirac ne s'y laisse guère aller que devant les jeunes, lors des sessions dont sa fille, Claude Chirac, chargée de la communication, est l'organisatrice attentive, en province comme à l'étranger. C'est ainsi qu'aux étudiants de l'université d'Etat de Saint-Pétersbourg, le 27 septembre 1997, il a raconté comment il s'était mis à apprendre le russe : « J'avais treize ou quatorze ans et j'étais passionné par l'Asie, notamment par l'Inde. Je m'étais mis dans la tête d'apprendre le sanscrit. Je cherchais naturellement quelqu'un pour me l'apprendre - ce n'était pas facile -, lorsque j'ai appris qu'un vieux monsieur russe, à Paris depuis longtemps, où il avait fait tous les métiers, pouvait enseigner le sanscrit. »
 Au bout de deux mois, ce bon M. Belanovitch, auquel le chef de l'Etat est d'autant plus heureux de rendre hommage ce jour-là qu'il est natif de Saint-Pétersbourg, lui dit : « Tu sais, d'abord tu n'es pas doué, et ensuite cela ne sert à rien d'apprendre le sanscrit. Alors si tu veux vraiment apprendre quelque chose, tu ferais mieux d'apprendre la plus belle langue du monde, le russe. »
 Voilà comment le futur président de la République s'initie à la littérature russe, « superbe s'il en est, servie par une langue extraordinaire, dans laquelle on trouve toutes les émotions et toutes les passions, toutes les intonations aussi, qui sont celles à la fois du coeur et de l'esprit ». A dix-neuf ans, il lit Pouchkine dans le texte. A vingt ans, il se risque à une traduction d'Eugène Onéguine, qu'il envoie à une douzaine de maisons d'édition. « La moitié m'avaient répondu que cela ne les intéressait pas, l'autre moitié ne m'avaient pas répondu », s'amuse-t-il, ajoutant qu'en 1974, devenu Premier ministre, il est subitement sollicité par les Presses universitaires de France qui viennent de découvrir « une extraordinaire traduction d'Eugène Onéguine ». L'éditeur voudrait la publier. « Ecoutez, répond Chirac, vous ne l'avez pas voulu quand j'avais vingt ans, vous ne l'aurez pas aujourd'hui parce que je suis Premier ministre. » « C'est comme cela que ma carrière dans le domaine de la traduction littéraire s'est interrompue », s'excuse-t-il !"


(TONDRE [Jacques Michel], Jacques Chirac dans le texte, Paris, Editions Ramsay, 2000, "Autoportrait")

Chirac, traducteur de Pouchkine... On en apprend tous les jours, n'est-ce-pas ? ;-)

Cordialement, :-)

Hyarion, le démocrate anarcho-monarchiste.


(Illustrations : Détail du portrait officiel de Jacques Chirac, président de la République, photographie par Bettina Rheims, 1995 ; Chirac coupant du pain dans un intérieur rural, vers 1988, dans un film promotionnel, photo extraite d'une archive de l'INA, reprise dans le film documentaire Dans la peau de Jacques Chirac de Karl Zéro et Michel Royer, © Rezo Films, 2006 ; Marionnette représentant Chirac dans l'émission télévisée "Les Guignols de l'Info" sur Canal+, photographie de Yves Bottalico pour le magazine VSD, publiée sur la couverture de VSD n°1552 [du 23 au 29 mai 2007] ; Jacques Chirac et François Mitterrand se serrant la main dans la cour de l'Elysée, après la passation des pouvoirs, photographie © T. Orban / Sygma, 1995 ; Couverture de Aboitim, la compil [2001], par Baltique, labrador présidentiel ; Chirac annonçant officiellement la dissolution de l'Assemblée Nationale lors d'une allocution télévisé en 1997, photo extraite d'une archive de l'INA, reprise dans le film documentaire Dans la peau de Jacques Chirac de Karl Zéro et Michel Royer, © Rezo Films, 2006 ; Chirac à table vers 1990, photo extraite d'une archive de l'INA, reprise dans le film documentaire Dans la peau de Jacques Chirac de Karl Zéro et Michel Royer, © Rezo Films, 2006 ; Chirac en 1995, photo extraite d'une archive de l'INA, reprise dans le film documentaire Dans la peau de Jacques Chirac de Karl Zéro et Michel Royer, © Rezo Films, 2006)
Par Hyarion
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