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"Sarkozy, il faut lui marcher dessus. Pour deux raisons. Un, c'est la seule chose qu'il comprenne. Deux, ça porte chance." (Jacques Chirac)


(Jacques Chirac, par Kiro)

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Jeudi 19 avril 2007 4 19 04 2007 23:59
Qui sauvera la France du sarkozysme ? Assurément pas un homme ou une femme providentiel. Du reste, celui ou celle susceptible d'avoir la stature exceptionnelle d'un véritable chef d'Etat, comme Charles de Gaulle en son temps, n'est peut-être pas encore né, et, en tout cas, nous ne pouvons que l'attendre... Pour l'heure, et c'est bien juste de le dire, seul le peuple français est en mesure de tirer la France d'affaire, en ayant la volonté d'épargner au pays, par un vote hélas par défaut, la perte de temps et la régression générale qu'engendreraient une victoire de Sarkozy de Nagy-Bocsa à l'élection présidentielle. Encore faut-il que le peuple souverain soit suffisemment éclairé pour agir avec sagesse. Or, la médiocrité générale tant de la campagne électorale que des candidatures, les diverses manipulations médiatiques, l'omniprésence de sondages d'opinion à la représentattivité discutable, l'absence de confrontation directe de tous les candidats dans un véritable débat, tout cela n'aide pas à y voir clair pour un grand nombre de citoyens indécis, qui sans doute attendrons le tout dernier moment pour choisir le bulletin qu'ils glisseront dans l'urne. Il faudra bien finalement prendre une décision, sachant qu'un vote en faveur de Sarkozy, ou de Le Pen, serait évidemment le pire choix à faire vis-à-vis des intérêts de la France et de son peuple.

Rien ne va plus, précisemment, semble-t-il, entre Jean-Marie Le Pen et Nicolas Sarkozy. Pendant un moment, Le Pen s'était contenté de laisser Talonnette Ier faire de la surenchère électoraliste sur les thèmes de l'immigration, de l'insécurité et de l'identité nationale, et se montrait finalement assez serein, sûr qu'il était de tirer profit, en tout point de vue, de cette surenchère sans même avoir besoin de beaucoup s'exprimer lui-même :

"Je crois qu'il [Sarkozy] laboure mon terrain, mais c'est moi qui sèmerait et qui récolterait [...] car les gens préfèreront toujours l'original à la copie."

(Jean-Marie Le Pen, France 3, journal télévisé du soir, 7 février 2007)

Ayant donné un petit coup de main au président du FN pour que celui-ci obtienne les 500 signatures d'élus nécessaires pour se présenter au premier tour de l'élection, Sarkozy, suivant une stratégie ambiguë et opportuniste, s'est ensuite senti obligé de prendre une longueur d'avance conséquente sur Le Pen, au point que ce dernier s'est semble-t-il décidé à ne plus ménager le candidat de l'UMP, qui fait décidément tout ce qu'il peut pour attirer à lui l'électorat traditionnellement favorable à l'extrême-droite.

« "Vous n'avez pas perçu la formidable colère des Français, pillés, ruinés, désespérés contre la racaille politicienne, dont vous êtes l'un des chefs et l'un des emblèmes", a déclaré M. Le Pen à l'adresse de M. Sarkozy, devant près de 5.000 sympathisants rassemblés au Palais des Sports de Paris. »

(Extrait d'une dépêche de l'Agence France Presse [AFP], 15 avril 2007, 18h36)

Ainsi, le dimanche 15 avril dernier, Le Pen a-t-il qualifié Sarkozy de "chef de la racaille politicienne", oubliant de s'inclure lui-même dans le lot de ladite "racaille", lui qui vit tout autant que les autres du système qu'il prétend dénoncer, et qui a été épinglé plusieurs fois pour fraude fiscale. Il a tout de même enfoncé le clou dans un tout récent entretien accordé, dans sa maison du parc de Montretout, à Saint-Cloud (Hauts-de-Seine), au journal gratuit Metro et publié dans le numéro dudit journal daté d'aujourd'hui, 19 avril :

" Question : - Vous avez parlé à son sujet [à propos de Sarkozy] de racaille politicienne. C'est un dérapage verbal ?
Le Pen : - Non, je suis modéré dans mes propos : les affaires de la mairie de Paris, des lycées d'Ile-de-France, le Crédit Lyonnais, etc., pour lesquelles des ministres et même un Premier ministre, tous des UMP d'ailleurs, sont passés en correctionnelle, ce n'est pas de la racaille, ça ? Nicolas Sarkozy est emblématique de la corruption morale des milieux dirigeants français."


(Extrait d'un entretien de Jean-Marie Le Pen accordé au journal Metro, 19 avril 2007)

Apparemment on est toujours la "racaille", ou le "connard", de quelqu'un, toutes ces expressions fleuries figurant, comme on le sait, parmi les préférées de Nicolas Sarkozy de Nagy-Bocsa, qui, du reste, porte une responsabilité dans la dégradation du débat public par le vocabulaire qu'il emploie, que ce soit devant les caméras ou pas.
 
Comme pour donner raison à Le Pen, Sarkozy a récemment confirmé, devant quelques intimes, la révélation du Canard Enchaîné du 11 avril dernier, selon laquelle il aurait promis à Chirac "de passer au karcher ses dossiers judiciaires", une fois élu président, grâce à une amnistie déguisée (voir le message "De la réforme des Institutions et de l'État") :

« Au détour d'une phrase, [...] j'ai dit à Chirac : "Vos problèmes d'après, je m'en charge." Il m'a répondu : "Cela va de soi." [...] Entre présidents, on s'aide [...]. C'est la règle. Le président sortant est protégé par son successeur. Mais il faudra que ça aille le plus vite possible. Dès le mois de juillet. Il y aura sans doute une polémique. Mais on passera vite à autre chose. [...] Ce qui me dérange [...], ce n'est pas que Chirac soit entendu par les juges, c'est qu'il soit poursuivi. »

(Sarkozy, cité in Le Canard Enchaîné N°4512, 18 avril 2007)

Pour sa part, depuis l'Élysée, Jacques Chirac a ainsi fait part, la semaine passée, de ses impressions à ses visiteurs sur la campagne électorale du premier tour, dont il est le spectateur perplexe :

"Avec près de 40 % de gens qui ne savent pas pour qui voter [...], cela donne aux sondages une valeur très relative. Tout est possible. Les élections présidentielles ont toujours réservé des surprises, celle-là risque d'en réserver encore plus que les autres. [...] Sarkozy n'est pas à l'abri d'une surprise. Royal peut très bien être devant lui. Bayrou ne sera pas au second tour, et il ne se prononcera ni pour Sarkozy ni pour Royal. Dans un cas, son combat n'aurait plus de sens. Dans l'autre, ses députés seraient dans la merde. [...] Bayrou va se draper dans le ni droite ni gauche et se dire que la prochaine fois, en 2012, ce sera pour lui."

(Jacques Chirac, à ses visiteurs, cité in Le Canard Enchaîné N°4512, 18 avril 2007)

L'issue de l'élection présidentielle reste toujours aussi incertaine... Prudence et patience sont de rigueur. En attendant ce fameux 22 avril, jour du premier tour, penchons-nous, après les institutions, sur un autre question de fond qui me tient à coeur : la culture.

C'est là un sujet qui n'aura été, à l'évidence, que fort peu évoqué dans cette campagne. Le magazine Télérama, dans son numéro de la semaine du 24 février au 2 mars, a tout de même publiée une intéressante enquête consacré à la culture comme enjeu politique, basée sur des entretiens réalisés avec six candidats : François Bayrou, Marie-George Buffet, Jean-Marie Le Pen, Ségolène Royal, Nicolas Sarkozy et Dominique Voynet.
Allons à l'essentiel, et évoquons les projets des trois candidats susceptibles d'accéder à la plus haute charge de l'État : Sarkozy, Royal et Bayrou.

Sarkozy :

« Le rôle de l'État en matière de culture est triple : d'abord, l'entretien et la mise en valeur du patrimoine - savez-vous qu'avec 4 milliards d'euros, en dix ans, on pourrait rendre sa splendeur à l'ensemble de notre patrimoine monumental, dont 490 monuments majeurs, en France ? C'est un défi qui vaut la peine, aussi parce que ces monuments génèrent un flux de touristes considérable. Deuxième rôle, l'enseignement artistique, et à travers lui la démocratisation culturelle. Et enfin, la création. Je considère légitime de la soutenir. Sans l'
État, il n'y aurait pas le cinéma français tel qu'on le connaît aujourd'hui. Le poids politique du ministère de la Culture doit être élargi, pour que les arbitrages en matière d'éducation ne soient pas rendus au détriment de la culture. Je veux faire de l'enseignement artistique la clé de la démocratisation de la culture. Mais je suis pour la liberté pédagogique. Et dans un pays où il y a un million d'enseignants, je ne veux plus qu'on dise : l'éducation artistique, ce sera comme cela et pas autrement !
La démocratisation culturelle a échoué. 10 à 20 % seulement de la population française est destinataire de l'essentiel de la politique culturelle. Je souhaite que l'on donne à tous les enfants accès aux grandes oeuvres de l'esprit. Mais attention, quand un enseignant demande à un enfant d'imaginer une autre fin au Cid, c'est dire à l'enfant qu'il peut se prendre pour Corneille, c'est le contraire d'une école de l'excellence. Peut-être est-ce un point de désaccord entre nous, mais selon moi l'idéologie de Mai 68 était organisée sur un concept : tout se vaut et chacun est l'égal de l'autre. Eh bien, non, pour moi, toutes les oeuvres ne se valent pas. On n'a jamais eu autant de chaînes publiques et aussi peu de culture à l'écran. Lorsque j'étais enfant, il y avait Au théâtre ce soir. Y a-t-il du théâtre aujourd'hui sur nos grandes chaînes publiques ? Des concerts ? De vraies émissions littéraires ? On a des talk-shows sympathiques, mais des émissions sur la littérature ? Et si l'on parle d'Arte, j'aime bien Jérôme Clément, mais est-ce que c'est le rôle d'Arte de diffuser, à 20h50, Le Dernier Empereur ? Si vous mettez ce film sur Arte, qu'est-ce que vous mettez sur France 2 ? Pour moi, le service public, y compris France 2, doit viser à une politique éducative de l'excellence. Ne pas hésiter à faire de la contre-programmation, présenter des spectacles, des films qui ne sont pas sur les autres chaînes. Mais je ne suis pas pour l'augmentation de la redevance. Le problème de la politique culturelle dans notre pays, c'est la question des financements. Je suis favorable à des financements hybrides, avec des partenariats, du mécénat. »

(Sarkozy, dans un entretien accordé au magazine Télérama, le 3 février 2007, Télérama n° 2980, semaine du 24 février au 2 mars 2007)

Ségolène Royal :

« La culture est un droit fondamental de la personne humaine, autant qu'un facteur puissant de cohésion nationale. Démocratiser la culture reste ainsi la priorité, quelle qu'en soit la difficulté. C'est en élargissant l'accès à la culture que l'on peut lutter contre le repli sur soi, le racisme, les violences et la désespérance des cités, l'échec scolaire. Pour moi, tout se joue à l'école par l'éducation artistique. Je l'ai expérimenté dans ma Région [Royal est présidente de la région Poitou-Charentes] - où nous avons doublé le budget des actions culturelles - en créant un poste d'animateur culturel dans chaque lycée, en y aménageant des salles de spectacle, en y invitant des musiciens, des troupes de théâtre. En commençant par les lycées professionnels, avec des artistes en résidence. C'est à l'école que l'on forme les futurs amateurs du spectacle vivant : franchir le seuil d'une salle de concert, d'une église romane, n'est pas évident...
L'accès à la culture, c'est aussi un problème de prix. Les festivals de ma Région sont gratuits pour permettre au public populaire d'en profiter. De la même façon, les musées doivent être accessibles aux personnes les plus défavorisées. Regardez le succès du MAC/VAL, ce musée d'art contemporain en banlieue parisienne. Les gens sont venus parce que c'est près de chez eux et parce que c'est gratuit pour les plus jeunes et les plus démunis. C'est à l'État d'assumer ces grandes fonctions d?éducation à la culture, de développement du spectacle vivant, de protection du patrimoine. Il définit le cadre, les règles, assure le financement. Les Régions, quant à elles, doivent aider à l'émergence des talents et permettre que le public ne soit pas obligé de monter à Paris pour écouter un bon concert ou assister à un bon spectacle de théâtre.
La question des intermittents du spectacle n'est pas réglée. Les socialistes se sont engagés à remettre à plat la législation. Le paradoxe, c'est qu'il y a à la fois trop d'intermittents et un déficit de l'accès à la culture. Peut-être pourrait-on définir des missions complémentaires des intermittents dans les établissements scolaires, les entreprises... La culture, on ne le sait pas assez, est un enjeu de développement économique. Elle crée des emplois, de la valeur ajoutée, du lien social. On l'a vu pendant les grèves des festivals : c'est toute l'économie d'une ville - les commerçants, les restaurants, les hôtels - qui était en difficulté. »


(Ségolène Royal, dans un entretien accordé au magazine Télérama, le 2 février 2007, Télérama n° 2980, semaine du 24 février au 2 mars 2007)

Bayrou :

 « Premièrement, le ministère de la Culture doit promouvoir une culture de peuple, je dis bien une culture de peuple et pas une culture de masse. Deuxièmement, il doit soutenir et rendre viable la création contemporaine. Quel est notre problème aujourd'hui ? C'est que la culture parle trop souvent exclusivement aux « cultureux ». D'une certaine manière, nous avons manqué le grand idéal tel qu'il avait été défini dans la seconde moitié du XXe siècle, lorsque la culture est devenue un objectif politique majeur pour la nation. Je crains que tout cela ne soit devenu une affaire d'initiés. Il nous faut repasser le contrat entre le monde culturel et la nation. Concrètement, ça mérite qu'on se repose les questions fondamentales, qu'on réfléchisse ensemble à l'articulation privé-public. Le mécénat d'État est très utile, mais il tend à devenir affaire de professionnels, et donc de réseaux. Ce sont toujours les mêmes qui décident, ce sont les mêmes liens, les mêmes solidarités. Au fond, c'est précisément l'un des aspects de la crise démocratique que je dénonce. Je serais très heureux, président de la République, d'inviter à s'asseoir autour de ma table le monde de la culture pour qu'on remette à plat le contrat, les obligations réciproques, le but qu'on cherche à atteindre. Cette séparation entre le monde culturel et la nation témoigne d'une crise de la société française. Ce dont nous avons besoin, ce n'est pas tant d'éducation pédagogique que d'éducation populaire.
Il y a, dans la vie, des choses qui ne sont pas marchandes. Il y a, dans les grands piliers qui forment la vie d'un peuple, du non-marchand. C'est pourquoi, par exemple, j'ai tellement soutenu le logiciel libre. Grosso modo, je pense que sur Internet, la logique marchande, nécessaire si l'on veut que les droits d'auteur soient respectés, et la logique d'une certaine gratuité, vont durablement coexister. Vous aurez des plates-formes de téléchargement payant moins chères qu'aujourd'hui - car aujourd'hui, il apparaît comme cher. Et vous aurez une logique plus coopérative, avec des gens qui consentiront à donner une contribution générique pour être dans l'univers des échanges. Si les petits cochons ne le mangent pas, Internet préfigure un nouveau modèle de développement pour l'humanité. »


(François Bayrou, dans un entretien accordé au magazine Télérama, le 6 février 2007, Télérama n° 2980, semaine du 24 février au 2 mars 2007)

Comme dirait l'autre, c'est beau comme l'antique. Ainsi que l'écrit le journaliste de Télérama Daniel Conrod, analysant ces entretiens, les candidats se sont tous engagés sur le maintien de l'engagement de l'État, la démocratisation de la culture, le soutien à la création, la rémunération des auteurs, l'éducation artistique à l'école... Conrod va même jusqu'à considérer les moyens fournis au ministère de la Culture comme n'étant plus un problème, car, parait-il, il "n'en manque pas"...
Comment se fait-il, dès lors, que moi, pauvre pouilleux de Midi-Pyrénées, lorsque je me rends à Paris, comme je le fais régulièrement, visiter, par exemple, le Musée du Louvre, je sois obligé de tenir compte systématiquement du fait que l'ensemble des salles d'exposition dudit Musée du Louvre ne peuvent pas être ouvertes au public en même temps, les mêmes jours, aux mêmes heures, par manque de personnel de surveillance et donc faute de moyens suffisants ?
Comment se fait-il que des salles et des galleries entières du Musée national du Château de Versailles soient fermées au grand public, là encore faute de moyens ? Elles sont pourtant riches de nombreuses oeuvres d'art, peintures et sculptures, que l'on ne connait le plus souvent que par des reproductions, sans jamais avoir pu les voir directement sur place, les portes ne s'ouvrant que ponctuellement, pour quelques privilégiés, dont j'ai fait partie.
En 2004, on a décidé de créer une sorte de "Louvre bis", dont l'ouverture est prévue pour 2009, dans l'ancienne cité minière de Lens (Pas-de-Calais), nouveau musée dont les collections sont censées être fournies à partir des oeuvres jusqu'ici conservées dans les réserves du Louvre. Créer une antenne du Louvre au nord de Paris, c'est bien joli, mais encore une fois tout se passe comme si la France se limitait à sa partie située eu nord d'une ligne Genève-La Rochelle.
Pour les habitants du Sud de la France, il n'est déjà par forcément facile de monter à Paris, alors pourquoi les obliger à monter encore plus haut ? Pourquoi ne pas délocaliser carrément l'ensemble des Musées Nationaux dans le nord du
pays, voire à Amsterdam ou à Londres pendant que l'on y est ? Je ne critique pas l'action culturelle de l'État en matière de gestion de patrimoine en tant que telle, mais je critique clairement le manque de pertinence de la politique menée ces dernières années, bien plus soumise à tel ou tel groupe d'influence qu'à une réelle logique globale. Et je critique surtout la négligeance de l'État en matière de gestion des moyens : s'ils ne sont pas insuffisants, comme on le dit, alors c'est qu'ils sont, à l'évidence, mal distribués.

Pour le reste, je ne sais trop quoi penser du visage qu'offre le monde de la culture en France, aujourd'hui. Sur le fond, il y a de bonnes choses, mais sur la forme, l'image véhiculée par les médias de masse est peu reluisante. Il est vrai que même au niveau politique, on aura pu remarquer que le ministère de la Culture, devenu une sorte de ministère de relations publiques vis-à-vis du monde artistique, est depuis longtemps associé, dans les gouvernements, avec le ministère de la Communication... On notera, par ailleurs, au passage, que l'actuel ministre de la Culture et de la Communication, Renaud Donnedieu de Vabres, membre de l'UMP, a été nommé à ce poste en mars 2004, quelques semaines après avoir été condamné pour blanchiment d'argent par le tribunal correctionnel de Paris dans le cadre l'affaire du financement occulte de l'ex-Parti républicain : bel exemple de la manière dont on gère l'attribution des responsabilités ministérielles dans ce pays... Ce qui compte, c'est l'apparence, le paraitre...

Le fait est que, dans ce monde soumis à la tyrannie de l'urgence, dans cette société de consommation de masse où toute vraie individualité est plus ou moins écrasée, le mélange général des genres entre culture, commerce, et communication semble être devenu aujourd'hui une sorte de norme, favorisant, de facto, une acculturation des masses et de ceux qui sont plus ou moins privés d'un accès non seulement à la culture mais plus largement au savoir, à la connaissance, dans un contexte, à l'évidence, peu favorable au développement de l'esprit critique et de la pensée raisonnante. A la crise de la culture s'ajoute la crise de l'éducation. Que nous réserve l'avenir dans ces conditions ? Je pense souvent à ses propos que George Steiner, écrivain, philosophe et professeur émérite de littérature comparée à l'Université de Genève, qui se définit comme "anarchiste platonicien", a tenu lors d'un entretien, à Cambridge, il y a une quinzaine d'années, avec le philosophe iranien vivant en France Ramin Jahanbegloo :

"Si je situe mes propos au niveau le plus bas qui soit, si je parle comme tout un chacun, aucun étudiant, aucun bourgeois, aucun privilégié ne comprend une allusion à un classique ou à la Bible. Ils n'ont rien lu. Tout doit être expliqué. On pourrait inventer un exercice passablement amusant qui consisterait à afficher sur un mur une vingtaine d'éditions de l'oeuvre de Shakespeare, éditions qui seraient parues entre 1850 et 1992. A chaque réédition, les notes liminaires deviennent de plus en plus longues et de plus en plus élémentaires. Il y a vingt ans, la dernière édition d'un livre de poche notait qu'Aphrodite était une vénus, païenne, déesse de l'Amour. Au fur et à mesure que les notes liminaires se multiplient, le texte devient de plus en plus mince et de plus en plus lointain ; il s'éclipse dans un océan de commentaires élémentaires et il se noie, à une autre échelle, dans une mer d'érudition. La crise est telle qu'il faut tout expliquer de A à Z, car il est aujourd'hui impossible de lire les classiques et les grands textes sans donner aux étudiants des exercices d'écoliers de bas étage pour leur en faciliter l'accès. Cela implique une éventualité redoutable : de très grands textes seront réservés à d'heureux moines qui sauront les lire et les apprécier entre eux, dans des maisons de lecture ou des séminaires de clercs à l'instar de ce qui s'est passé entre le VIe siècle et la Renaissance où seuls de grands maîtres suisses lisaient Horace, Cicéron, Tite-Live, Plaute. Ce ne serait certes pas une catastrophe. Nous avons connu une trop longue période depuis le début du XIXe siècle où chacun croyait être capable de tout lire, dans l'euphorie de la facilité et du factice. Eh bien non, décidément non. Des maisons de lecture surgiront ; on pourra y apprendre à lire autre chose qu'un message télévisuel ou un journal. Les universités continueront de diffuser la culture scientifique, mais le sort des Lettres et des Humanités est plus douteux."

(George Steiner, Entretiens, Editions du Félin, 1992, rééd. 10/18, 2000, troisième entretien "Le Language et le Monde", "La crise de l'éducation")

Pour en revenir au monde culturel de la France d'aujourd'hui, si l'on se limite à se que nous en montre les médias de masse, le moins que l'on puisse dire c'est la production artistique française ne semble plus être ce qu'elle était... Certes, il existe, aujourd'hui comme hier, des oeuvres et des artistes de qualité, mais pour quelques rares vrais découvertes, combien de phénomènes médiatiques creux et éphémères ? L'écrivaine turque Mine Kirikkanat évoque ainsi, justement, la situation de la littérature française actuelle :

"Dans le paysage littéraire français d'aujourd'hui, on recense une grande variété d'auteurs, mais on chercherait en vain parmi eux un génie. Depuis l'époque de Sartre et de Malraux, il y a un demi-siècle, le niveau d'engagement des romanciers français n'a pas cessé de baisser. Tout se passe comme si ces écrivains refusaient désormais de prendre des risques ou de changer l'ordre des choses. Ce qu'ils veulent, c'est uniquement l'orgasme verbal. D'où l'insincérité de leur position. Qui peut sérieusement accorder du crédit à Houellebecq quand il dénonce les méfaits du néolibéralisme ? Le seul problème d'une telle démarche, c'est que l'auteur des Particules élémentaires fait lui-même partie de la "bulle" qu'il vitupère. Comme d'autres, il y patauge et il y jouit. On touche là aux limites du fonctionnement d'une génération d'écrivains qui, au fond, ne croient en rien. Todorov a raison de voir dans ce nombrilisme et ce nihilisme le résultat de décennies pendant lesquelles on n'a cessé de réduire la littérature à des structures narratives et à des jeux de language. Les romanciers américains, eux, n'ont quasiment pas été happés par ce mouvement. Ils ont su résister. Ce n'est pas un hasard si, aux États-Unis, on ne trouve pas un personnage comme Frédéric Beigbeder, qui est le pur produit d'un système "autoréférencé". La vocation de la littérature, c'est de donner de l'oxygène. Pour que cet oxygène soit libéré, pour qu'il s'impose contre l'air du temps, il faut des plumes assez puissantes, des auteurs suffisamment signifiants et profonds. La France manque actuellement de romanciers de cette trempe. [...] Heureusement, il lui reste des essayistes."

(Mine Kirikkanat, in Marianne N°509 [du 20 au 26 janvier 2007])

Ce n'est évidemment pas à l'État de résoudre le problème de la médiocrité de la création artistique : la créativité et le talent ne se décrètent pas. L'État ne peut que continuer à favoriser l'éducation artistique et l'accès de tous à la culture dès le plus jeune âge : c'est là sa principale mission, sa mission essentielle avec la gestion du patrimoine historique national. Le temps du contrôle public de la création artistique par la censure est, par ailleurs, révolu depuis longtemps. Mais on pourrait se demander si, finalement, l'absence de censure ne reflète pas , quelque part, le conformisme général, propre au système de production artistique plus ou moins verrouillé en amont, par des réseaux favorisant la médiocrité consensuelle qui ne dérange personne, et un certain formatage de l'oeuvre artistique si caractéristique de la consommation culturelle de masse. Pour finir, on évoquera, à ce sujet, les propos énergiques tenus par le cinéaste Jean-Jacques Beineix, à la fin d'une émission télévisée culturelle de dernière partie de soirée, face notamment à un jeune écrivain à la mode se félicitant de la disparition de la censure :

"Bizarrement la censure a disparu. Pour une simple raison : tout est promotionnel. Tout est fait pour que circule le flux des oeuvres, sans entraves, de la manière la plus simple possible. C'est les autoroutes de l'information. Le star-system, c'est idéal. C'est des gens reconnaissables, immédiatement, par le plus grand nombre. L'argent va à l'argent. On marie les gens beaux avec les gens beaux. Et on s'appauvrit de plus en plus, à tel point qu'on n'a plus besoin de metteurs en scène. Qu'est-ce qu'on va s'emmerder avec ces gars-là ? On n'a plus besoin d'auteurs, on n'a plus besoin de rien, c'est magnifique ! Et tout ça, ça coule, ça glisse, et on n'a même plus besoin de censure puisque, de toute manière, les auteurs aujourd'hui, qu'est-ce qu'ils viennent foutre dans ce monde-là ? Moi je me sens totalement décalé, je ne sais pas où je suis, ce soir. Puisqu'il n'y a plus de censure [s'adressant au jeune écrivain Florian Zeller, qui s'est exprimé plus tôt sur le sujet] - bravo, jeune homme ! - tout va bien, c'est merveilleux, et on est dans le monde des gens beaux, du star-system, voilà. Il faut de l'argent. La promo, en effet : il faut saturer. Plus il va y avoir d'affiches, plus on a de chances d'être perçu. En deçà d'un certain nombre, il n'y a plus rien, plus rien n'existe. Donc on est en train petit à petit de s'appauvrir. On arrache tout avec des filets. On attrape tout avec des grosses mailles, et alors tout ce qui fait le défaut d'aspect, tout ce qui fait le baroque, tout ce qui n'est pas rond, tout ça, ça n'existe plus, et moi je suis effondré quand je vois [il montre F. Zeller] un beau jeune homme comme ça, blond, qui me dit : "Il n'y a plus de censure". C'est merveilleux ! On vit dans un monde merveilleux. J'ai l'impression que c'est "Alice au pays des merveilles" ! [s'ensuit un bref échange avec Zeller] Je pense que vous avez réussi à vous conformer à cet univers qui a été rêvé par le pire des hommes de marketing. C'est-à-dire qu'on n'adapte plus maintenant le produit idéal pour le plus grand nombre. Vous êtes formatés, tous, pour coïncider à ce monde dans lequel on vous fait rentrer dans des grilles, dans des boîtes... Et vous ne vous révoltez même plus ? Mais c'est génial ! Et on est obligés d'aller passer devant des commissions pour faire des films. Il y a quatre gardes-barrière qui décident de toute la production française, au théâtre c'est un peu la même chose, dans la littérature les gens n'écrivent plus leurs livres, et bientôt il n'y aura plus de chefs d'orchestre : c'est totalement inutile, un chef d'orchestre ! Mais qu'est-ce qu'ils veulent nous faire chier à lire l'oeuvre ? C'est ça, ce que vous êtes en train de dire, ce que j'entends de tout ça, moi, ce soir. Et je suis fou de rage."

(Jean-Jacques Beineix, sur le plateau de "Ce soir ou jamais", France 3, 20 décembre 2006) 

Il arrive parfois qu'un moment de vérité fasse irruption à la télévision...

Cordialement, :-)

Hyarion, l'anarcho-monarchiste résolument anti-sarkozyste.


(Illustrations : Persée secourant Andromède, huile sur toile [1611] par Joachim Wtewael, Paris, Musée du Louvre ; Chirac à table vers 1990, photo extraite d'une archive de l'INA, reprise dans le film documentaire Dans la peau de Jacques Chirac de Karl Zéro et Michel Royer, © Rezo Films, 2006 ; Détail du tableau Vue du château et des jardins de Versailles, huile sur toile [1668] par Pierre Patel, Versailles, Musée national des Châteaux de Versailles et de Trianon ; Un philosophe occupé de sa lecture, dit aussi Chimiste dans son laboratoire, ou Le souffleur, huile sur toile [1734] par Jean-Siméon Chardin, Paris, Musée du Louvre)
Par Hyarion - Publié dans : Campagne présidentielle (janvier - mai 2007)
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