
Déjà, les
vacances d'été touchent à leur fin (pour ceux qui en ont pris, ce qui n'est pas mon cas), et comme d'habitude à la même époque chaque année, la rentrée bat son plein, notamment sur le plan
politique. On aimerait que les politiciens prennent des vacances beaucoup plus longues que celles qu'ils prennent en réalité et qui ne durent, hélas, qu'une petite quinzaine de jours au début du
mois d'août... Leurs vacances sont, en vérité, surtout des vacances pour ceux qui, comme moi, en ont régulièrement assez des discours démagogiques et des formules creuses que les plus médiatiques
d'entre eux passent leur temps à jeter à la figure des citoyens par l'intermédiaire des médias de masse. Mais c'est sans doute plus fort qu'eux : les politiciens ont besoin de se sentir
exister... surtout lorsque de nouvelles échéances électorales (en l'occurence, les prochaines élections régionales) approchent déjà, une fois les précédentes à peine passées... Ils sont
incorrigibles. Comme dirait Jacques Chirac, "c'est comme ça, et il faut le comprendre !" Pour ma part, à défaut de forcément comprendre, je m'efforce simplement de faire
avec...
Vous avez dit « responsable » ? Comme c’est bizarre…
Nous avons appris, au fil du temps, que les mots changent de sens. Le mot « réforme » désigne à présent une remise en cause d’acquis en se parant de modernité, le mot « travail » est devenue une valeur suprême au lieu d’être un des moyens de vie, le mot « fraternité » est devenu la clameur raélienne d’un monde de bisounours, le mot « intellectuel » qualifie des statures snobinardes et closes tandis que l’altérité, l’humilité, la solidarité et l’intégrité semblent reléguées aux oubliettes de la ringardise. Sans compter sur la parole médiatique qui aboie avec fureur ses concepts globish, langue que tout le monde parle mais que personne ne comprend. Un de ces glissements concerne le sens du mot « responsable » désignant les coupables et servant de décharge publique à un espace social qui ne s’assume plus comme tel. Il est aujourd’hui urgent de réhabiliter la noblesse du mot « responsable » et de bannir cette culture du réflexe confortable en une culture de l’analyse et de l’exigence. La crise actuelle devrait nous y inciter.
Les « responsables » de la crise
Nous assistons chaque jour, depuis le déclenchement de la crise, à un véritable lâcher de balles perdues contre les « ignobles » traders, les « horribles » financiers qui se gavent sur notre dos, les patrons « voyous » qui spéculent sur la faillite de leur entreprise, et j’en passe. Les coupables de la crise, se sont eux, assurément. Nul besoin d’en douter : ils naviguent dans la sphère financière chaque jour, joue avec les chiffres comme d’autres avec des bilboquets. Mais le jeu du jokari a ceci de particulier : plus on le lance loin, plus cela vous revient rapidement dans la figure. Et lorsque cela se produit, les bûchers médiatiques s’allument dans la foulée, l’excommunication politique pointe l’index et l’anathème social crache sur les nouveaux pestiférés. Quel confort : Nous avons enfin trouvé les « RESPONSABLES » ! « Coupables » serait sans doute le terme le plus approprié, mais le mouvement de dénaturation du langage n’en est plus à ça près…
Ce défoulement marche si bien que, comme à l’accoutumée, il évite de se poser de vraies questions. La servilité de nos journalistes qui s’autocensurent ou feignent l’insolence derrière des non-questions (voire l’alibi de rendre l’information « attractive ») conforte cet état de fait. On n’en oublierait presque que les financiers ne font que jouer avec des règles qui leur ont été données et auxquelles tout le monde a consenti. Prenons un exemple concret pour illustrer cette idée : lorsque nous assistons à un match de rugby, nous voyons des gars se rentrer dans le lard lors de mêlées et se plaquer à tout bout de champs. Quelle curieuse manière de se comporter, diront certains. Mais les rugbymans ne font pourtant que jouer au rugby. Ils jouent sur le terrain dans le cadre des règles qui leur ont été données. C’est exactement le même processus au niveau de la finance : comment reprocher à ceux qui sont sur le terrain de jouer avec des règles qui ont été fixées ? Et plus généralement, comment leur reprocher de n’avoir « aucune morale » sur un terrain qui n’en comporte pas une once et n’est pas fait pour ça ? Les responsables sont davantage ceux qui ont créés le terrain que ceux qui le pratiquent.
Il est donc plus sidérant d’entendre Arlette Chabot et Dominique Strauss-Kahn casser du sucre sur le dos des financiers dans une sainte alliance média/politique que d’assister à une interview de Jérôme Kerviel. Le 26 mars 2009, dans son émission A vous de juger, titre symptomatique de cette culture de la sentence toute prête et de la dénaturation de tout esprit d’analyse, Arlette Chabot recevait (je bannis volontairement l’expression « poser des questions », que je réserve à des journalistes) Dominique Strauss-Kahn, actuel Directeur du FMI et ancien Ministre des Finances, pour aborder le scandale des stock-options et les salaires des patrons :
A.C : « Quand vous étiez ministre des finances, il y avait déjà eu des scandales, un patron d’une grande société de pétrole qui était parti avec de grosses indemnités et à l’époque vous aviez dit que vous étiez très choqué, donc ça ne change pas. Vous pensez qu’il y a des gens qui vivent dans un autre monde que le nôtre ?
D.S.K : Ça c’est la bonne hypothèse, de dire qu’ils vivent dans un autre monde, qu’ils ne se rendent pas compte. La mauvaise, c’est de dire qu’ils s’en moquent. Je préfère la meilleure, celle que vous venez de dire, celle qu’ils vivent dans un autre monde. Mais le monde est un seul, on est un seul peuple, une seule population sur la planète et c’est pas possible de voir qu’il manque quelques dollars par jour à des africains quand il y a quelques millions de dollars qui sont donnés à des individus ici ».
Voici un exemple riche de significations. Passons vite sur le cas de Arlette Chabot, connue pour ses questions acérées qui ont le tranchant d’une asperge, et examinons plutôt la sainte alliance qui se dessine avec DSK, média et politique qui avouent ici, implicitement, appartenir au même monde, « Vous pensez qu’ils vivent dans un autre monde que le nôtre ? », et donc aux mêmes intérêts. Rien de nouveau sous le soleil, excepté le fait que cela n’étonne plus personne. Donc, média et politique sont unis pour dénoncer, avec l’ensemble des citoyens, les agissements du monde de la finance. Aucune vraie question n’est donc abordée avec un responsable politique sur le plateau. Dominique Strauss-Kahn n’est pas interrogé sur le présent et l’avenir : Que fait-il aujourd’hui contre la crise en tant que patron du FMI ? Quelles sont ses propositions et quelles décisions prend-t-il ? Et dans une approche rétrospective, il aurait pu être intéressant de rappeler que Dominique Strauss-Kahn a été l’auteur d’un projet de loi qui ménageait un régime fiscal extrêmement douillet pour les stock-options et que ceci s’inscrivait dans toute une série de décisions politiques qui ont produit la financiarisation que nous connaissons aujourd’hui. Rien de tout cela n’est traité ni même évoqué.
Les responsabilités de la crise sont donc plurielles entre des politiques publiques qui ont permis au terrain de jeu de la finance de se construire, et qui prétendent aujourd’hui le moraliser, des acteurs de la finance certes sans grande retenue, des médias démagogiques qui flattent les bas instincts et renoncent aux impératifs normaux de leur métier, et bien sûr nous, simples citoyens, qui cédons facilement à une seule envie : raccompagner les banquiers et les financiers à la sortie de la ville sur un rail avec du goudron et des plumes.
Aller où va le vent pour ne rien assumer
Rétrospectivement, la crise apparaît un moment idéal pour faire des bilans. Et comme nous sommes baignés, avec force savons de pseudo-insolence inodore et mousses de divertissements incolores, dans une culture de la performance et du résultat, rien de plus normal que d’élaborer tous azimuts des bilans permettant de traquer les erreurs et de prétendre bannir le risque. La crise nous permet notamment de goûter la saveur des discours et de leurs revirements soudains, voire de mettre à nu l’esprit courtisan le plus flexible qui soit comme l’avait déjà identifié en son temps La Fontaine à travers sa fable Le chêne et le roseau.
L’exemple suivant permettant d’illustrer ce fait est certes extrême puisqu’il s’agit de Jean-Marc Sylvestre, ancien chantre d’un soi-disant libéralisme débridé et aujourd’hui âpre défenseur d’une soi-disant régulation. Au moment de la crise du CPE, Contrat Première Embauche dont il faut rappeler le principe – à savoir qu’un jeune embauché chez Kleenex devient un pléonasme, le 5 avril 2006, donc, Jean-Marc Sylvestre s’indignait, face à Jean-Pierre Pernault sur TF1, lors du 13h, du manque de flexibilité de l’économie française en général et du Droit du travail en particulier :
J. P Pernault : « Jean-Marc Sylvestre, quand on voit une telle crise en France à propos du CPE, est-ce que ça signifie que toute réforme est impossible dans notre pays ?
J. M. Sylvestre : « Il faut espérer que non, sinon on court à l’asphyxie. Mais c’est vrai qu’aujourd’hui la situation est devenue tellement ubuesque, surréaliste qu’elle occupe…euh…qu’elle occulte la réalité du problème que l’on cherchait à régler au départ, à savoir débloquer le marché de l’emploi, notamment pour les jeunes par des solutions de flexibilité, on l’a vu, les entreprises ont besoin de cette souplesse et tous les pays qui ont introduit ce genre de réforme ont gagné la bataille de l’emploi. La France serait donc le dernier pays à ne pas comprendre ce qu’est la flexibilité, et surtout à ne pas être capable de la négocier, je crois que dans ce domaine on a accumulé toutes les maladresses politiques et sociales. Alors, la situation est devenue incompréhensible, le Général de Gaulle aurait parlé jadis de « chienlit », on a des étudiants et des lycéens qui manifestent alors qu’ils pourraient acquérir une formation qualifiante, qui est quand même le seul moyen d’avoir un job, on a des fonctionnaires qui ont une garantie de l’emploi, on a des chômeurs qui galèrent pour trouver de l’emploi et on a des entreprises ou des métiers qui ne trouvent pas de personnel lorsqu’elles cherchent à embaucher ».
Trois ans et quelques crises plus tard, le même Jean-Marc Sylvestre, avec la même conviction et les mêmes sourcils froncés, se réjouit des résultats du G20 en matière de « moralisation » du capitalisme et de « régulation » de l’économie mondiale. Sur TF1 toujours, le 2 avril 2009 au 20h :
L. Ferrari : « On va tout de suite retrouver notre envoyé spécial en direct, Jean-Marc Sylvestre. Alors, Jean-Marc, on peut parler ce soir d’un succès pour ce sommet du G20…
Jean-Marc Sylvestre : « C’est incontestablement un succès, pour les européens, pour les français, pour les allemands, parce qu’au début de la crise, les américains notamment, pensaient qu’ils allaient s’en tirer par un simple nettoyage de surface. Or, la gravité de la crise, la pression des gouvernements européens les ont contraints à accepter une rénovation en profondeur du système. Alors, ça passe évidemment, au niveau des engagements par le maintien d’un plan de relance et ça passe aussi par une nouvelle régulation du système financier international : la surveillance des fonds spéculatifs, la supervision des banques, le contrôle des rémunérations, la publication d’une liste noire des paradis fiscaux. Tout ça, se sont des tabous qui sont désormais brisés ».
Voilà l’exemple type du courtisan bas de gamme, élaborant une propagande chimiquement
pure à laquelle on a tout de même du mal à croire, et qui à la première bourrasque venue baisse son pantalon et capte l’air du temps non pour l’analyser mais pour accommoder le choc à son propre
système. A l’inverse de Pascal Salin, qui persiste à soutenir que l’économie libéralisée est la meilleure qui soit et que la crise est entièrement dû à l’Etat, Jean-Marc Sylvestre retourne sa
veste, comme tant d’autres qui n’assument plus rien, et entonne le chant de la « Régulation Joyeuse », pour parodier le titre de l’opérette de Franz Lehár.
Aujourd’hui, rien n’est sans doute plus insupportable que d’assister à ce spectacle sidérant d’économistes ou de politiques qui se réclament d’une idéologie ou d’une conviction sans en faire vraiment l’expérience et qui au lieu de soumettre un idéal à la réalité des choses ne font que soumettre des intérêts à cette même réalité, quand d’autres font l’erreur de soumettre le réel à leur idéal. Voilà cette époque complexe qui se veut « décomplexée » et qui mouline sans cesse pour n’agir nulle part dans une dictature de l’instantanéité qui défriserait sans doute tous les accélérateurs de particules.
Face à cela, conservons notre authenticité malgré tous les défauts qu’elle puisse avoir, réhabilitons ce principe de responsabilité qui semble aujourd’hui devenu synonyme de tout sauf de sa définition réelle. En trois mots : Analysons, Répliquons et Proposons !
Dante.
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