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Certitudes, Questions, Art et Esthétique...

par Hyarion 2 Décembre 2008, 00:01 Lectures et écritures

Les gens pleins de certitudes m'ont toujours laissés perplexes. Je n'aime pas l'attitude de ceux qui se permettent de proférer sur un ton assuré et péremptoire des prétendues "vérités évidentes", et qui, souvent, ne sont même pas capables d'envisager une seconde ni que leur avis puisse être sérieusement mis en doute, ni que eux-mêmes puissent éventuellement changer d'avis (même si par la suite, cela peut arriver, quite à se réfugier désormais dans la mauvaise foi pour légitimer un nouvel avis...). Il y a ceux qui sont pleins de certitudes simplement parce qu'ils pensent que les modestes expériences de leurs modestes vies les autorisent à avoir un avis, le plus souvent subjectif, sur certains sujets universels : "c'est comme ça, parce que je le dis". Avec eux, la certitude est au coin de la rue. La bêtise aussi, souvent, mais cela, ils en sont sans doute moins conscients...
Mais, entre nous, il y a pire. Il y a ceux qui semblent être incapables d'appréhender le monde et autrui autrement qu'en collant des étiquettes toutes faites sur tout ce qu'ils voient... Ces gens-là, incapables d'accepter la complexité du monde, se complaisent dans cette solution de facilité qui consiste à tout catégoriser, notamment les personnes, et surtout les personnes qu'ils ne connaissent pas. Les étiquettes convenues, celles renvoyant aux "clichés" les plus éculés, ils adorent ça. C'est pathétique, bien entendu, mais il faut croire qu'ils sont heureux ainsi, même si, pour rien au monde, je ne voudrais être à leur place.
Et puis, par ailleurs, il y a encore pire. Il y a ceux qui sont incapables d'appréhender les sociétés humaines sans avoir recours en permanence à des grilles de lecture désespérément systémiques. Ceux sont, par exemple, les apologistes du capitalisme et les apologistes du marxisme, pour qui, au fond, les hommes ne sont que des pions tout juste bons à rentrer dans les cases de leurs grilles de lecture toutes faites. Les systèmes qui prétendent tout expliquer et qui ne peuvent absolument pas être remis en cause selon ceux qui s'en réclament, j'ai horreur de ça. Voila pourquoi je ne suis ni capitaliste, ni marxiste. Et je ne parle même pas de l'obscurantisme religieux et du fanatisme : j'ai horreur des dogmes, qui, au fond, ne sont que des certitudes gravées dans un marbre sacré et, malheureusement, dans l'esprit de bien des hommes, certitudes d'autant plus dangereuses qu'elles imposent, par principe, la croyance et l'irrationnel dans la démarche universelle d'appréhension du monde. D'un autre côté, je suis également très perplexe vis-à-vis de ceux qui se prétendent athées : leurs discours pleins de certitudes sur la non-existence d'une divinité au-dessus des hommes me laissent dubitatifs. J'ai plus de compréhension pour les agnostiques, qui, eux, revendiquent sagement le fait de ne pas savoir si Dieu existe ou pas.
Bref, quel que soit le bout par lequel je prend le problème, le constat est toujours le même : je n'aime pas les apologistes de la certitude. "La seule certitude, c'est que rien n'est certain" : cette formule attribuée à Pline l'Ancien résonne souvent dans mon esprit, et d'autant plus fortement que le discours des gens pleins de certitudes se fait péremptoire en bien des occasions. Certains peuvent bien essayer de me catégoriser, de me coller des étiquettes convenues : ces tentatives de me maîtriser dans leur esprit, en tant que personne autre, me paraissent bien vaines, vu que je ne suis moi-même pas certain de ce que je suis. Du reste, pour ma part, s'il m'arrive, comme tout le monde, de catégoriser et de qualifier des personnes, je ne le fais, en général, que par pure commodité de language, afin que mon propos soit bien compris. Cela ne signifie pas que je sois bardé de certitudes catégoriques vis-à-vis de ce dont je parle, car je n'ai pas de leçons à donner et que mon point de vue ne peut guère échapper à la subjectivité. On me reproche parfois d'être un incorrigible relativiste. En fait, il m'arrive bien d'avoir quelques certitudes, quelques repères moraux et éthiques qui ne changent pas, mais cela ne m'empêche pas d'avoir des doutes sur beaucoup de sujets, quand tant d'autres n'en ont jamais, ce qui me dépasse. Les critiques qui me sont parfois faites à titre personnel, sur fond d'anti-intellectualisme, me laissent au mieux perplexe, au pire indifférent. Au fond, du reste, qui suis-je pour prétendre, moi-même, être un "intellectuel" ? Et qui sont ces gens pour prétendre savoir qui je suis et ce que je suis ? Ils prétendent avoir des certitudes et ainsi me catégoriser, tout en cachant (mal) une certaine malignité derrière un prétendu humour. Or, en réalité, ils ne savent rien. Rien du tout. Comme tout le monde. En général, personne ne sait rien. On croit juste savoir, mais en fait, on ne sait rien. Si chacun avait l'humilité de reconnaître chaque jour qu'il n'est qu'un être humain, faillible et imparfait, il y aurait peut-être un peu moins de certitudes imbéciles dans l'esprit des hommes. Si se poser des questions, c'est être un intellectuel, alors je le suis sans doute, mais presque tout le monde l'est également, et sont assurément "bien mal barrés" ceux qui ne le sont pas (lorsqu'ils n'ont pas a priori de handicap mental sévère) ! Je me pose des questions, et, de fait, je fais fonctionner mon esprit : tout homme le fait, et il n'est nul besoin de porter des lunettes ou d'être une encyclopédie vivante pour être un homme ! Après, cela dit, pourquoi vouloir se justifier ? Pourquoi, surtout, se justifier d'être un homme, d'avoir un esprit, et de s'en servir ? On le voit bien : nous arrivons ici aux limites de l'absurdité. Mais les jugements de valeur pleins de certitudes ne sont-ils pas eux-mêmes absurdes, surtout s'ils sont faits avec un vrai fond de sérieux ? Faire les choses sérieusement sans se prendre au sérieux : telle est toujours l'une de mes devises. J'accepte donc la critique, mais à condition qu'elle soit faite sérieusement et que l'auteur de la critique ne se prenne pas au sérieux. Le reste, tout le reste, qu'il s'agisse d'attaques gratuites sur le coup de je-ne-sais quel ressentiment sorti de nulle part, ou qu'il s'agisse de commentaires prétendument "humoristiques" et en réalité volontairement irrespectueux envers les personnes, tout cela, au fond, je m'en moque, car si je devais tenir compte des problèmes de constipation des uns et des autres, et des préjugés imbéciles de certains, je ne serais pas sorti de l'auberge...



Les chiens aboient et la caravane passe... Reprenons donc la route, et continuons à essayer d'appréhender le monde comme il va, en se posant des questions, toujours des questions... Ici, précisément, il est très souvent question de politique, mais il est aussi parfois également question de culture... La relecture récente d'un petit livre découvert il y a plusieurs années, lorsque j'étais encore au lycée, à savoir Les Grandes interrogations esthétiques de Bertrand Vergely (collection "Les Essentiels Milan", Toulouse, Editions Milan, 1999), me donne aujourd'hui l'occasion d'évoquer ici quelques questionnements esthétiques, sans toutefois avoir la prétention, bien entendu, d'être un spécialiste du sujet. Pour moi qui ai toujours eu une certaine réticence (voire une réticence certaine) à parler en détail des choses que j'apprécie en matière artistique, c'est là sans doute l'occasion d'aller au-delà de la question du goût personnel, qui dicte souvent ma conduite et me pousse à ne pas vouloir, en général, trop discuter des oeuvres d'art que j'aime avec d'autres personnes, surtout si celles-ci n'aiment pas ce que j'aime et sont selon moi trop démonstratives vis-à-vis de leurs propres goûts qui, eux, ne sont pas forcément les miens... Essayons donc à présent, si c'est possible, de dépasser tout cela, au moins le temps d'un article...
Dès l'introduction de son petit ouvrage d'une soixantaine de pages, le professeur de philosophie Bertrand Vergely présente ainsi les choses : "Dès lors qu'il est question d'art ou d'esthétique, il n'est pas rare d'entendre dire que l'art relèverait du luxe, luxe qui trouve sa place une fois que l'on possède le nécessaire. Ou, encore, que le beau serait une affaire de goût personnel, dont il est inutile de discuter, puisque jamais on ne parviendra à se mettre d'accord à son sujet. / Sans prétendre épuiser un débat aussi vaste, cet ouvrage voudrait pouvoir montrer que de tels jugements n'ont aucune raison d'être. / L'art n'est pas un luxe et ne renvoie pas à l'agréable que l'on surajoute à l'utile afin de faire, comme on dit, simplement « joli ». Car l'art est essentiel. / « Avoir l'art de faire quelque-chose », c'est avoir la manière dans ce que l'on fait, en élevant ainsi la vie au-dessus de la grossièreté et de la brutalité. Une autre vie est possible qu'une vie grossière et brutale. L'art est là pour nous l'apprendre. Quant au beau, il n'est pas sûr qu'il soit si relatif que cela. Il nous est arrivé à tous de communier en silence dans la beauté de la nature, d'un tableau ou d'un morceau de musique. Chacun, sans doute, a ressenti des choses différentes, mais tout le monde a ressenti en même temps quelque chose. Si bien qu'il est erroné de dire que le beau renvoie à un sentiment propre à chacun. Il est au contraire ce qui nous réunit et nous fait communiquer les uns avec les autres. [...]"
Les questions abordées dans le livre de Vergely sont nombreuses : Qu'est-ce qui est beau ? Qu'est-ce qui est laid ? Des goûts et des couleurs on ne discute pas ? Qu'est-ce qui nous autorise à dire : "C'est vulgaire" ? Peut-on vraiment réduire le sublime à la sublimation ? Le grotesque est-il forcément ridicule ? Le fantastique est-il toujours imaginaire ? La vie quotidienne est-elle vraiment banale ? L'art n'a-t-il vraiment rien à voir avec le sacré ? La vie est-elle un roman ? Peut-on parler d'un théâtre du monde ? Un coucher de soleil peut-il être poétique ? La musique adoucit-elle les moeurs ? Danse-t-on sa vie quand on danse ? Qui chante quand je chante ? La peinture est-elle une affaire de beauté ? Le sculpteur donne-t-il forme à la matière ? Que construit l'architecte quand il construit une maison ? Pourquoi le cinéma est-il un art ? À quoi sert l'art ? L'art imite-t-il la nature ? L'art est-il un langage ? Y a-t-il un progrès de l'art ? Est-il vrai que l'art est mort ? Est-ce le style qui fait l'homme ? Qu'est-ce que la modernité ? L'artiste est-il le philosophe de l'avenir ?
Evoquer ici en détail toutes ces questions serait évidemment trop long et ce n'est donc pas possible (on me reproche bien assez, du reste, la longueur de mes articles !). Je me contenterai donc d'évoquer ici brièvement certains éléments de réflexion, autour de quelques-unes des questions posées, en espérant que lesdits éléments susciteront quelque intérêt chez mes lecteurs...


Qu'est-ce qui est beau ? Première question posée par l'auteur, c'est sans doute la plus fondamentale des grandes interrogations esthétiques. Ainsi que l'écrit Vergely, "le beau s'éprouve plus qu'il ne se prouve." Cependant, ajoute l'auteur, "est-ce une raison pour le relativiser et le réduire ainsi à une simple impression subjective ?" Vergely insiste sur le fait qu'il ne faut pas confondre le beau et l'agréable : "Ainsi que l'a montré Kant (1724-1804), l'agréable est subjectif. Car il est une affaire de goût purement sensible. [...] Avec le beau, il en va autrement. Quand on dit : « C'est beau », on prononce un jugement. On ne se contente pas de sentir, on règle son rapport à quelque chose de senti, en reliant ce qui est ainsi senti à une pensée. On cherche, autrement dit, à souligner que ce qui est ainsi sensible n'est pas simplement sensible, mais porteur d'une pensée et d'un sens dépassant le sensible. [...] Un paysage, une musique, un poème nous laissent songeurs. Ils nous ont fait sentir qu'il y a quelque chose dans la vie de plus fort que le simple plaisir de vivre. La vie a une âme. Elle n'est pas que matière. Et cette âme est la profondeur de la vie. Voilà ce que le beau signifie. Il nous éveille à notre propre âme en nous révélant que nous pouvons être plus qu'un corps. En ce sens, le beau n'est pas une affaire de subjectivité au sens banal du terme. Témoin le fait que nous pouvons être plusieurs à le ressentir en même temps [par exemple lors d'un concert]." Ainsi, "le beau n'est pas relatif. Il est au contraire rapport à l'absolu sous la forme de l'esprit qui donne une âme et une vie à la réalité."


Des goûts et des couleurs on ne discute pas ? Selon l'auteur, la sensibilité est le "fait de vivre, d'éprouver d'une façon sensible et charnelle la réalité des choses. De cette passivité qu'est le sensible, la sensibilité a l'art de faire une activité." Or, nous avons tous une sensibilité différente, notamment en matière artistique. Par exemple, qu'est-ce qui fait que, personnellement, je suis plus attiré par la peinture que par la sculpture ? Qu'est-ce qui fait que je préfère lire des oeuvres de Jules Verne, de J.R.R. Tolkien et de Robert E. Howard, plutôt que des oeuvres d'écrivains contemporains à la mode ou célébrés par les jurys de prix littéraires ? Qu'est-ce qui fait que j'aime beaucoup les tableaux figuratifs de Jean Auguste Dominique Ingres et de Salvador Dalí, peintres géniaux à mes yeux, alors que par ailleurs les oeuvres de la plupart des peintres abstraits ne m'attirent pas et me laissent en général indifférent ? Qu'est-ce qui fait que je préfère les gravures de Gustave Doré aux illustrations faites à l'ordinateur de beaucoup d'illustrateurs d'aujourd'hui ? Qu'est-ce qui fait que j'aime la musique classique et la musique symphonique de cinéma, et que je n'aime pas du tout d'autres types de musiques censés être moins "élitistes" ? Qu'est-ce qui fait que je préfère la musique rock des années 1965-1980 à beaucoup de ce qui a suivi par la suite dans ce domaine ? Qu'est-ce qui fait que j'aime certains films de cinéma, et pas d'autres ? Tout cela est d'abord, sans doute, une question de goût personnel. On ne peut nier que, de façon générale, notre rapport à l'art est d'abord le fruit d'une rencontre personnelle et sensible. Ainsi, nous avons tous nos goûts, et donc notre originalité en matière d'appréciation artistique ou esthétique.
Mais on n'est pas obligé d'en rester là. Selon l'auteur, "par respect démocratique, on dit qu'il ne faut pas discuter les goûts de chacun. Mais de quoi parlerait-on si on cessait de discuter de nos goûts ? [...] On pense souvent que, chacun ayant une sensibilité différente, le goût ne se discute pas et que vouloir imposer ses goûts est le fait d'une attitude autoritaire. Ce qui est une double erreur. S'il y a quelque chose qui nous unit au lieu de nous séparer, c'est bien la sensibilité. [...] Si la sensibilité était si particulière à chacun que cela, il serait proprement inexplicable que nous puissions nous communiquer les uns aux autres ce qui captive nos sens et enchante nos âmes, et les artistes comme les artisans de notre bien-être quotidien ne prendraient pas la peine de créer comme ils le font. En outre, heureusement que l'on discute des goûts et des couleurs. N'est-ce pas parce qu'un jour quelqu'un de notre entourage nous a critiqués sur nos goûts que nous avons appris à affiner ceux-ci ? Et n'est-ce pas parce qu'il nous est arrivé de discuter avec quelqu'un qui savait goûter la musique ou la peinture, que nous avons changé notre regard sur telle oeuvre, en y découvrant quantité d'aspects cachés que nous ne soupçonnions pas ?" Vergely considère ainsi que "le goût consiste à mettre son originalité au service de l'harmonie afin de donner de la vie et de la saveur à la vie sociale et à son ordre." Cependant, si le goût est "création sous la forme d'une rencontre entre l'originalité personnelle et le language d'une société", l'auteur convient que "parfois, le goût est détourné de son sens. On veut se l'approprier et en faire étalage. On a alors du goût sans goût. Sans finesse et sans délicatesse. Ou bien, on utilise un goût régnant ou une mode, afin d'intimider son entourage et ainsi s'imposer. Un tel abus entraîne une guerre autour du goût avec ses excès. Un conformisme en chasse un autre, avec parfois un usage de la provocation. C'est dans ce contexte qu'il faut comprendre un autre sens possible de la phrase : « Des goûts et des couleurs on ne discute pas. » Ceux qui la prononcent s'en servent pour se protéger et imposer leurs provocations. En fait, il nous manque d'avoir la sagesse des penseurs médiévaux, qui ne discutaient pas du goût parce que, ne cherchant jamais à provoquer, ils ne cherchaient pas à imposer quoi que ce soit."



Le fantastique est-il toujours imaginaire ? Parce qu'il semble contredire le réel, le fantastique fait l'objet d'une interrogation particulière. Chez Vergely, le terme de "fantastique" doit être compris dans un sens très large : "le fantastique fait penser au fantasque, à l'imagination délirante. Ou bien il renvoie à cette partie de la littérature et du cinéma, par exemple, qui mêle préhistoire et futur, hommes et créatures étranges venus d'autres temps ou d'autres planètes, évènements normaux et évènements paranormaux." L'auteur fait ainsi allusion, de façon générale, aux littératures de l'imaginaire, au genre fantastique proprement dit, mais aussi à la fantasy et à la science-fiction, tous ces genres littéraires ayant connu une transposition au cinéma. "Si l'on se laisse captiver par de telles histoires, on se dit intimement qu'on peut le faire sans risque, tant il nous semble aller de soi que ce monde n'a aucune réalité. Et si ce n'était pas le cas ? Et si le fantastique était plus réel qu'on ne le pense ?" Vergely considère le fantastique comme étant un "produit de l'imagination qui non seulement dépasse la réalité mais défie la réalité, en révélant parfois certains aspects étonnants et cachés de cette même réalité." Pour l'auteur, le fantastique se trouve représenté aussi bien par les littératures de l'imaginaire précédemment évoquées que par de grands mouvements artistiques tels que le baroque (auquel il rattache les tableaux d'Arcimboldo, bien que ce peintre soit en général considéré comme un représentant du maniérisme post-Renaissance de la deuxième moitié du XVIe siècle, qui précède le baroque), le romantisme et le surréalisme. "L'imaginaire, disait Bachelard (1884-1962), n'est pas la négation de la réalité, mais une façon de s'absenter du réel. Autrement dit, l'imaginaire est une autre façon d'être présent au monde sur le mode de l'absence, en révélant ainsi d'autres modes possibles de présence au monde. Il faut parfois sortir de l'homme et du monde afin d'y rentrer. C'est ce que signifie le fantastique qui permet de rendre l'homme étrange et de le faire ainsi communiquer avec l'infini. En ce sens, les baroques, les romantiques et les surréalistes sont les métaphysiciens du monde moderne. Ce sont les serviteurs modernes de l'infini." Ainsi, pour l'auteur, "le fantastique consiste à rendre l'homme étranger à lui-même afin de faire sortir de l'étrange la part d'infini qui s'y cache."


L'artiste est-il le philosophe de l'avenir ? Telle est l'ultime question posée par Vergely vers la fin de son livre. En son temps, Friedrich Nietzsche (1844-1900) a voulu faire du philosophe un artiste, d'où l'importance de l'art dans sa réflexion, l'art étant représenté par le dieu Dionysos, symbole de la sensibilité, par opposition à la science, représentée par le dieu Apollon, symbole de la raison. Il semble, aujourd'hui, qu'il y ait encore trop peu de place pour la sensibilité dans la réflexion philosophique du monde contemporain. Vergely fait cette remarque : "Face à une philosophie à qui il arrive d'oublier sa part de sensibilité, il convient de se demander si l'art n'est pas ce qui manque à la philosophie pour bien penser." Evoquant notamment les réflexions de Platon, de Kant et de Nietzsche, qui ont défendu la place du sensible et de l'art, l'auteur constate que, face au risque de voir la raison tomber dans une passion poussant à vouloir tout rationnaliser, la sensibilité a un côté régulateur, permettant de se garder de "bien des vertiges de la raison" et de redécouvrir "bien des étonnements" face au mystère de l'existence : "Nous vivons sous le règne d'une pensée avide de domination technique et politique qui nous fait honte de nos intuitions. Pourtant ce sont ces dernières qui contiennent notre génie." Si j'ai bien compris ce que l'auteur a voulu dire, pour bien penser, en prenant la vie au sérieux, nous avons besoin de la sensibilité, si caractéristique des artistes, l'art étant lié à la vie. Pour oser penser, il faut donc oser sentir, "vivre philosophiquement" se faisant toujours "en vivant avec art", qui est la seule façon de "vraiment vivre".


Je vous laisse méditer là-dessus, en espérant ne pas avoir été trop maladroit ou trop obscur dans mes propos. Pour aller plus loin, on pourra lire Le Banquet de Platon, La Poétique d'Aristote, Critique de la faculté de juger de Emmanuel Kant, La Naissance de la tragédie et Par-delà le bien et le mal de Friedrich Nietzsche. Mais la simple lecture du petit livre Les Grandes interrogations esthétiques de Bertrand Vergely a l'avantage d'être a priori nettement plus accessible au grand public que les grandes oeuvres philosophiques précédemment citées, auxquelles il peut, du reste, constituer une introduction.


Honnêtement, je ne sais pas si cet article vaut quelque-chose... Je n'ai jamais prétendu être un brillant "intellectuel". Mais bon, ça ne fait rien... Je l'ai tout de même mis en ligne. Après tout, j'ai passé l'âge de me prendre la tête pour si peu ! ;-)

Cordialement, :-)

Hyarion.


(Illustrations : Une odalisque, dite La Grande Odalisque, huile sur toile [1814] par Jean Auguste Dominique Ingres, Paris, Musée du Louvre ; La Source, huile sur toile [vers 1820-1856] par Jean Auguste Dominique Ingres, Paris, Musée d'Orsay ; Roger délivrant Angélique, huile sur toile [1819] par Jean Auguste Dominique Ingres, Paris, Musée du Louvre ; Apparition d'un visage et d'un compotier sur une plage, huile sur toile [1938] par Salvador Dalí, Hartford [Connecticut], The Wadsworth Atheneum ; Illustration des Aventures de Sindbad le marin, gravure de Gustave Doré [1832-1883] ; Le Bureaucrate moyen, huile sur toile [1930] par Salvador Dalí, St. Petersburg [Floride], The Salvador Dalí Museum ; Apparition du visage de l'Aphrodite de Cnide dans un paysage, huile sur toile [1981] par Salvador Dalí, Figueras, Teatre-Museu Dalí, Fundació Gala-Salvador Dalí ; Couverture de la première édition du livre Les Grandes interrogations esthétiques de Bertrand Vergely, publié aux Editions Milan en 1999)

commentaires

lemminka 08/12/2008 21:55

Oui, je connaissais l'anecdote... Bien triste, sachant qu'il en fut moins offusqué que perturbé d'avoir été mal compris.Mais je croyais que les raisons de ce dénudement étaient le (mal) supposé caractère bourgeois réactionnaire d'Adorno (critique radicale de l'industrie culturelle, de certaines formes, peut-être de pop art, bref, des nouvelles formes artistiques de "masse")... 

lemminka 07/12/2008 16:37

En fait, pour le marxisme, j'aurais dû être plus nuancé, et dire qu'Adorno retient de Marx son matérialisme, la primauté sur le sujet de structures qui la plupart du temps s'imposent à lui, et l'aliènent, la société notamment comme une puissance opposée à l'individu. Mais Adorno refuse net les grilles sytémiques marxistes d'analyse.L'art vise donc à amener l'individu (l'artiste) à s'élever contre une réalité qui s'impose à lui (contexte historico-social), à prendre une liberté face à la réalité en créant de la nouveauté, laquelle se dégage d'une histoire et du contexte pour amener et participer à la transformation de la réalité sociale, des pratiques aliénantes qui la traversent, etc.Mais je ne connais pas assez pour en parler plus.Voici un lien vers une exposition très détaillée de l'esthétique d'Adorno si ça t'intéresse, mais bon courage ;-)http://netx.u-paris10.fr/actuelmarx/alp0014.htm#4.1 

Hyarion 08/12/2008 18:12



Lemminka >>> "Des goûts et des couleurs, on ne discute pas... Je trouve Vergely peu clair dans ce qu'il dit, mais ce ne sont que des
citations, donc partielles."

Pour ce que j'en sais, Vergely s'efforce, dans cette partie de son ouvrage, de dépasser la fameuse formule "A chacun ses goûts"... mais sans y parvenir complètement, tant il est vrai que, ainsi
que je l'ai écrit, notre rapport à l'art est d'abord le fruit d'une rencontre personnelle et sensible. Je suis d'accord avec toi lorsque tu écrit : "une connaissance de l'art ne donne pas à sa
sensibilité une supériorité en valeur, simplement une acuité plus grande à déchiffrer un certain contenu. Je crois qu'on ne peut pas aller plus loin."

Lemminka >>> "Et c'est tellement poignant pour un lecteur de Tolkien qui aimerait bien pouvoir rentrer dans le SDA [Seigneur des Anneaux] et y vivre des aventures... Lequel de nous
n'en a pas moult fois rêvé ?"

Personnellement, c'est par l'univers de Bilbo le Hobbit (The Hobbit) dudit Tolkien que j'ai été attiré, mais il se trouve que cet univers est le même que celui du Seigneur
des Anneaux... ;-)
Je me souviens de l'Histoire sans Fin de W. Petersen, même si ça fait bien quinze ans que je ne l'ai pas revu, et j'ai gardé le roman original de Michael Ende dans ma bibliothèque.
Tiens, maintenant que j'y pense, vous allez rire : aujourd'hui, dans une librairie, j'ai réussi à trouver un vieil exemplaire en format poche du livre Winnie l'ourson (1926)
de A. A. Milne, avec les illustrations originales de Ernest Shepard, qui a aussi illustré Le Vent dans les Saules de Kenneth Grahame... Cela dit,
l'autre jour, j'ai aussi acheté Conan - Les clous rouges, le troisième et dernier tome (1934-1935) de l'édition complète des récits de Robert E. Howard consacrés à Conan le Cimmérien,
dans une traduction française faite d'après les seuls textes originaux (et donc sans les modifications textuelles et les rajouts post-mortem imposés jusqu'alors)... Dans un sens comme dans
l'autre, les vrais valeurs de la littérature de l'imaginaire, ça ne se perd pas ! ;o)

Lemminka >>> "Adorno refuse net les grilles systémiques marxistes d'analyse."

Sage attitude de la part d'Adorno, philosophe que je connais très peu, par ailleurs...
Cela me fait cependant penser à une sorte d'anecdote. Adorno fait partie de ces philosophes du XXe siècle qui figurent parfois dans les listes de philosophes à connaître en terminale mais dont on
ne retient guère que le nom, dans le meilleur des cas. Or, personnellement, j'ai découvert Adorno au hasard de la lecture de propos tenus par George Steiner (écrivain, philosophe et professeur
émérite de littérature comparée à l'Université de Genève, né à Paris en 1929, qui se définit comme "anarchiste platonicien", et que j'ai déjà évoqué sur le présent blog) lors d'un entretien, à
Cambridge, il y a une quinzaine d'années, avec le philosophe iranien vivant en France Ramin Jahanbegloo. Dans une partie de l'entretien consacrée à la crise de l'éducation, et notamment à la
question du rapport entre le professeur et ses étudiants, à Jahanbegloo qui déclare "Il ne suffit pas d'être un homme de connaissances, il faut également être un bon pédagogue", George
Steiner répond, en tant que professeur, ce qui suit :

"Il faut être un donateur, il faut être un peu fou, il faut être nu et ne jamais avoir honte de sa nudité. C'est ainsi que l'infarctus d'Adorno révèle un grand bouleversement : trois
jeunes femmes se sont déshabillées devant lui et il a subi un choc. J'ose dire sans en être parfaitement convaincu que je me serais aussi déshabillé. J'aurais trouvé parfait ce face-à-face et
affirmé que si le ridicule voulait me prendre en otage, je ferais don de moi-même en remerciant ces trois jeunes personnes. Mais rien n'avait préparé ce grand maître à une telle leçon. Tout
théoricien de la culture doit avoir en tête ce moment si triste."
(George Steiner, Entretiens, Editions du Félin, 1992, rééd. 10/18, 2000, troisième entretien "Le Language et le Monde", "La crise de
l'éducation")

Explication : en 1969, le philosophe et musicologue allemand Theodor W. Adorno (né à Francfort en 1903) était professeur à l'université de Francfort (où il est revenu en 1949, après une période
d'exil en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis d'Amérique), et membre de ce que l'on appelle "l'école de Francfort", dont le projet initial était d'accomplir une analyse critique des sciences
sociales dans une perspective néo-marxiste. Précisons qu'Adorno est considéré comme un précurseur intellectuel du mouvement de 1968, et qu'il est notamment connu pour avoir critiqué l'"industrie
culturelle" (terme qu'Adorno préfère à celui de "culture de masse", qu'il juge inapproprié et trompeur dans la mesure où il laisserait entendre que les masses sont les vraies productrices de
cette culture, alors qu'elles en sont les victimes, selon le philosophe) et notamment la musique dite "populaire". Or, au début de l'année 1969, Adorno, qui avait appelé à la résistance dans ses
cours, s'est retrouvé finalement confronté à ceux qui avaient pris ses discours au pied de la lettre, ses propres cours devenant ainsi, malgré lui, le théâtre d'actions étudiantes perturbatrices.
Un jour, lors d'un de ses cours, trois étudiantes montèrent sur l'estrade du professeur en exhibant leurs poitrines dénudées. Adorno fut, parait-il profondément affecté par cet événement. Il
mourut quelque temps après d'un infarctus, durant l'été de la même année, lors de vacances en Suisse. Ainsi, à en croire George Steiner, c'est la vue des corps dénudés des trois étudiantes dans
l'amphithéâtre du professeur qui aurait été à l'origine de cet infarctus, favorisé par le profond bouleversement qui avait été celui d'Adorno, alors âgé de 66 ans, au moment de
l'"évènement"...
Voila pourquoi je n'ai pas oublié le nom d'Adorno. A quoi ça tient, la culture générale... ;-)

Amicalement, :-)

Hyarion.



Sauron 07/12/2008 12:09

"le contexte historico-social qui est un faux "universel" (barrières sociales, catégories pré-données, contraintes imposées...), et qu'il s'agit de dépasser par l'oeuvre d'art qui construira son propre universel=son contenu propre, son propre problème artistique, sa spécificité."Tu veux dire que pour Adorno, l'art occupe un domaine propre, indépendant de l'infrastructure marxiste? Ou, au contraire, est-il un moyen de briser le faux de la superstructure pour mieux faire ressortir l'infrastructure?Sinon, existe-t-il des auteurs qui aient réflechi à cela sans la grille de lecture marxiste?"Et c'est tellement poignant pour un lecteur de Tolkien qui aimerait bien pouvoir rentrer dans le SDA et y vivre des aventures... Lequel de nous d'en a pas moult fois rêvé ?"L'histoire sans fin, un souvenir marquant de mon enfance... plus revu depuis!Sinon tout pareil, mais plutôt en lecteur d'Asimov, et avec des batailles spatiales et des Empires galactiques ;-)La citation de Bachelard est effectivement puissante : le fantastique a certainement été le genre qui a le plus pensé le XIXème siècle. Pour ce qui est de l'imaginaire, il me semble qu'on peut même effectuer des divisions plus fines :- le fantastique comme introduction de "l'irréel" au sein de notre réalité et dialogue des deux (le plus souvent sous la forme de la peur : Edgar Poe par exemple).- la science fiction comme création d'un "irréel" cohérent et se donnant pour réalité crédible scientifiquement dans lequel sont projetées diverses tendances de notre réel (science fiction scientiste et positiviste des années 40, écologiste et inquiète actuellement)- la fantasy de même que la SF mais ne se donnant plus comme réalité alternative crédible.Les trois ayant en commun de constituer des retours sur notre propre réalité par l'étude de ses limites. Chez Poe, la réflexion sur la complexité du réel fut telle qu'il fut à l'origine et du fantastique et du policier (les deux fonctionnant de manière inverse : dans le fantastique, l'irréel envahi la réalité alors que dans le policier, l'irréel se voit expliqué et, partant, intégré dans la réalité)."et Hegel, c'est vraiment pas du gâteau "Pour l'avoir essayé deux ou trois fois, et m'être arrêté au bout de qulques pages, je ne dirai pas le contraire (pourtant, c'était sur l'histoire...) ;-)

lemminka 07/12/2008 09:29

Ah mais oui, Adorno par exemple, enfin il intègre à son approche de ce qu'est l'art l'idée que l'art doit toujours être en dialogue avec la société, au sens où d'une part l'artiste se rapporte à une histoire de l'art qui le précède, et qu'il ne doit pas reproduire à l'identique (sans quoi il copie), introduisant une radicale nouveauté créatrice, et d'autre part se rapporte à la société elle-même, au social (Adorno=école de Francfort, marxiste) pour le reprendre dans un mouvement dialectique, qui est interaction entre expérience individuelle (l'artiste) et le contexte historico-social qui est un faux "universel" (barrières sociales, catégories pré-données, contraintes imposées...), et qu'il s'agit de dépasser par l'oeuvre d'art qui construira son propre universel=son contenu propre, son propre problème artistique, sa spécificité.Mais lire Adorno relève souvent du défi, je trouve sa théorie esthétique littéralement incompréhensible sans le bagage théorique de l'esthétique de Hegel (et Hegel, c'est vraiment pas du gâteau non plus), et encore, il faut décripter un grand nombre de concepts...Sinon je viens de terminer de regarder l'Histoire sans Fin, que je n'avais pas vu depuis 10 ans peut-être, et c'est fou comme je redécouvre une qualité narrative et fantastique que je ne soupçonnais plus. Cette idée que le monde de Fantasia n'existe que pour autant que les hommes ont des aspirations, des rêves, des espoirs, et que cette imagination sans limite rend Fantasia infini, c'est magnifique. La mise en abîme conduit par ailleurs le lecteur du fameux livre à s'engager pour la survie même du monde qu'il contemple... Et c'est tellement poignant pour un lecteur de Tolkien qui aimerait bien pouvoir rentrer dans le SDA et y vivre des aventures... Lequel de nous d'en a pas moult fois rêvé ?C'est très beau ce que dit Bachelard au sujet de l'imaginaire, il a écrit un livre à ce sujet qu'on dit excellent, mais que je n'ai pas lu. Mais cette idée que le fantastique recouvre une façon de se rapporter au monde, c'est très pertinent, et permet de relier intimement l'expérience du quotidien à celle du rêve et de la conversion du monde selon notre sensibilité.

Sauron 06/12/2008 23:10

Oui oui  ;-)Et sur l'impact et le rôle de l'art dans la société, quelqu'un a-t-il écrit des choses intéressantes?

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